L’impasse du totalitarisme libéral : diagnostic d’une société sous emprise (Sortir de l’emprise : de la société automatique au monde commun 1/2)
Nous avons souvent l’impression d’être pris en étau. D’un côté, un libéralisme de marché qui vante la liberté individuelle et la concurrence ; de l’autre, un contrôle technologique omniprésent qui, par la donnée, les algorithmes et les impératifs sanitaires, enserre nos vies dans une structure aussi rigide qu'invisible.
Cette fusion n'est pas une contradiction. C'est le visage d'un totalitarisme libéral. Ce n'est plus un tyran qui nous commande, c'est une architecture technique — des « fascias » numériques — qui s'est collée à notre réalité pour la modeler de l'intérieur. Pour comprendre pourquoi nous avons le sentiment de perdre pied, il faut poser un diagnostic clair, en croisant les analyses de ceux qui ont vu le piège se refermer.
1. Le décalage prométhéen (Günther Anders)
Dès les années 1950, le philosophe Günther Anders nous avertissait : nous avons créé des machines et des systèmes dont la puissance dépasse largement notre capacité à les imaginer ou à en assumer les conséquences. C'est le « décalage prométhéen ». Nous sommes devenus des « êtres obsolètes » : nous fabriquons des outils (IA, réseaux, systèmes de surveillance) qui fonctionnent à une vitesse et une échelle que notre esprit humain ne peut plus saisir. Nous sommes dépassés par nos propres artefacts.
2. La perte du monde commun (Hannah Arendt)
Comme l'a diagnostiqué Hannah Arendt, le politique ne peut exister que dans l'espace public, là où les hommes se rencontrent et débattent. Or, notre modernité a fait basculer la société dans le « social » : la gestion des besoins, la production et la consommation. En réduisant l'humain à sa dimension biologique, nous avons « dé-mondé » la réalité. Nous ne sommes plus des citoyens agissant ensemble, mais des unités de consommation ou des données statistiques gérées par des administrations centrales.
3. La Gouvernance par les nombres (Alain Supiot)
Le mécanisme de ce contrôle est désormais limpide : c’est la « Gouvernance par les nombres ». La loi, qui protégeait autrefois la singularité et la justice, a été remplacée par l’indicateur de performance, le score, l’algorithme. Le chiffre se présente comme une vérité objective et incontestable. On ne conteste pas une courbe d'optimisation ou un score de risque ; on s'y soumet. C'est ici que le libéralisme devient totalitaire : il évacue le débat politique au profit d'une gestion technique prétendument neutre.
4. La prolétarisation de la société automatique (Bernard Stiegler)
Enfin, Bernard Stiegler a mis en lumière ce qu’il nomme la « société automatique ». La numérisation du monde ne fait pas que surveiller nos corps ; elle prolétarise nos esprits. En déléguant nos savoir-faire, nos mémoires et nos décisions aux machines, nous avons perdu notre capacité à penser par nous-mêmes. Nous sommes devenus des « usagers » dépendants de systèmes que nous ne comprenons plus.
Le masque des abstractions
Cette mécanique est si puissante qu'elle dissimule ses intentions derrière des « abstractions » : le climat, la planète, le genre, la gestion des crises globales. Ces thèmes, omniprésents dans le débat public, ne sont plus des objets de délibération démocratique. Ils sont devenus les nouveaux outils de la technocratie pour gérer les masses. Sous prétexte de sauver la planète ou d'optimiser la santé globale, on justifie l'extension infinie du contrôle technique. Ces abstractions servent à masquer la réalité : une dépossession politique totale.
Pourquoi ce diagnostic est nécessaire
Nous vivons la fin d'un cycle. Vouloir « politiser le social » au niveau global — tenter de reprendre le contrôle de l'Union européenne ou des grands systèmes — est une illusion. La bataille est perdue car elle se joue sur le terrain de l'adversaire : le terrain de l'abstraction et de la masse.
Le système est puissant, mais il n'est pas sans failles. Il est rigide, complexe, et soumis à la loi de l'entropie. Comprendre cette emprise est la première étape. Dans notre prochain billet, nous verrons pourquoi la seule issue réside dans la construction parallèle et le retour au local, là où le réel peut encore reprendre ses droits.
Ce billet constitue le premier volet de notre réflexion. Le prochain article explorera les moyens de se « déprolétariser » et de réinvestir le monde commun par le réarmement intellectuel.
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