L’illusion du système : pourquoi l’informatique est une « technique qui tombe en marche »

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

L’illusion du système : pourquoi l’informatique est une « technique qui tombe en marche »

Il y a une formule que j’aime utiliser : l'informatique est une technique qui « tombe en marche ».

Après vingt ans comme chercheur dans le domaine des circuits intégrés — là où la physique impose sa loi et où l’erreur se paie cash — et une seconde comme DRH de services informatiques, j’ai appris que ce que nous appelons « progrès numérique » est souvent une succession de fragilités stabilisées.

Nous ne construisons pas des cathédrales de rationalité ; nous empilons des couches de complexité qui, par chance et par maintenance acharnée, finissent par produire un résultat cohérent.

Le « bug » n’est pas un accident, c’est le système

Cette semaine, les incidents se sont multipliés. Chaque panne est traitée comme une anomalie, une erreur de parcours. Mais à la lumière de mon expérience, ces événements ne sont pas des accidents : ce sont des révélations.

Dans mon article précédent sur le détroit d’Ormuz, j’évoquais les « fascias » : ces tissus conjonctifs invisibles qui relient notre monde globalisé.

Aujourd'hui, le réseau numérique est devenu notre fascia principal. Mais contrairement à une infrastructure physique classique, ce fascia est « vivant » au sens où il est en constante mutation, sans maître d’œuvre unique.

Lorsque le système « tombe en marche », nous oublions que l’équilibre est précaire. Nous vivons dans une illusion de contrôle.

L’absence de pensée politique

Ce qui m’étonne, en tant qu'ancien ingénieur et DRH, ce n'est pas que le système tombe en panne — c'est la normalité. Ce qui m'étonne, c'est le silence qui accompagne ces fragilités.

Nous déléguons la gestion de notre condition commune à des machines et à des techniciens, en espérant que le « redémarrage » suffise. Mais le « redémarrage » n’est pas une politique. C’est une rustine.

En transformant chaque crise en un problème de maintenance, nous évacuons la question politique fondamentale : « est-il sain de bâtir une civilisation entière sur un fascia dont nous ne maîtrisons plus ni la complexité, ni la résilience ? « 

Hannah Arendt nous rappelait que le monde commun nécessite un espace de délibération. Or, nous avons remplacé la délibération par la surveillance des flux.

Nous ne discutons plus de ce que nous voulons vivre, nous nous contentons de gérer la logistique de ce que nous subissons.

L’heure de la lucidité

Il est temps que les citoyens que nous sommes cessent de regarder l’informatique comme une boîte noire magique. Si nous voulons habiter ce monde sans être les otages de ses « fascias », il faut sortir de la gestion technique.

Il faut poser des limites, non pas par peur du progrès, mais par souci de dignité humaine. Il faut redéfinir ce qui, dans notre monde, doit rester hors réseau, hors flux, et donc, hors de portée de la panne.

Cesser de croire que le monde est un logiciel à patcher (panser).

Commencer à admettre que le monde est un espace à habiter.

Publié dans Conversations, Numérique, Ormuz

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