Ormuz : radiographie d’un monde globalisé

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Les fascias : la toile vivante du corps. Invisible en temps normal, ce réseau continu révèle sa fragilité lorsqu’il se crispe.

Les fascias : la toile vivante du corps. Invisible en temps normal, ce réseau continu révèle sa fragilité lorsqu’il se crispe.

Cet événement, comme ceux qui l’ont précédé depuis 2020, agit comme une radiographie.

Les fascias de la globalisation : un réseau de flux interconnectés.  Ormuz, point de crispation stratégique, révèle la vulnérabilité de l’ensemble.

Les fascias de la globalisation : un réseau de flux interconnectés. Ormuz, point de crispation stratégique, révèle la vulnérabilité de l’ensemble.

Ormuz révèle brutalement les fascias de notre monde globalisé : ces tissus conjonctifs invisibles en temps normal — chaînes d’approvisionnement, flux énergétiques, routes maritimes stratégiques, dépendances aux matières premières, réseaux numériques et logistiques — qui relient tout, mais qui se crispent ou se bloquent dès qu’un conflit survient.

Le COVID avait montré les fascias des masques, des semi-conducteurs et des médicaments.
L’Ukraine ceux du gaz, du blé et des engrais.
Ormuz révèle aujourd’hui ceux du pétrole, du soufre, de l’acide sulfurique et des pièces détachées.

Ce qui est mis à nu n’est pas seulement une crise ponctuelle. C’est la structure même de notre monde.

Ces fascias ne créent plus des mondes communs au sens arendtien — c’est-à-dire des espaces pluriels où des êtres différents peuvent apparaître, délibérer et habiter dignement la Terre selon leurs manières propres de vivre. Ils s’y substituent.

Derrière cette substitution se cache une double aliénation, déjà relevée par Hannah Arendt, dès 1958,  dans The Human Condition (Condition de l’homme moderne) (1961) : l’aliénation par rapport à la nature (ici la nôtre, la Terre que nous habitons et notre corps) et l’aliénation par rapport au monde (l’espace public et politique où nous pourrions apparaître ensemble dans notre pluralité).

D’un côté, nous nous sommes coupés d’une relation vivante et mesurée à la nature, y compris notre corps : nous la traitons comme une ressource infinie ou comme un problème technique à résoudre, sans plus habiter dignement ses rythmes et ses limites. De l’autre, nous nous sommes aliénés du monde commun : au lieu d’un espace où des êtres différents peuvent délibérer sur leur condition partagée, nous avons un système technique global qui impose ses contraintes uniformes sans laisser place à l’action politique authentique.

À la place d’un monde commun fait de pluralité, de frontières politiques, de modes de vie divers et de liberté d’action, ils imposent une communauté de destin matérielle : une interdépendance technique, économique et logistique si serrée qu’un blocage local (un détroit comme Ormuz) produit des effets globaux presque immédiats. Le « doux commerce » promis par la globalisation révèle son envers : un étau qui comprime les différentes façons d’habiter la Terre.

Le paradoxe est saisissant : plus les fascias se resserrent, plus ils uniformisent les contraintes, et moins ils permettent l’apparition d’un véritable monde commun. La pluralité des expériences (le rural qui dépend de sa voiture, le ménage modeste pour qui le carburant est une dépense contrainte, l’artisan dont le diesel est l’outil de travail) est reconnue comme une gêne plutôt que comme une richesse. On préfère gérer les conséquences par des solutions techniques ou des narratifs globaux plutôt que de délibérer ensemble sur ce que ces fascias révèlent de notre condition commune.

Un monde interconnecté, coloré, brillant… et pourtant de plus en plus aliéné de la nature et du monde commun.

Un monde interconnecté, coloré, brillant… et pourtant de plus en plus aliéné de la nature et du monde commun.

Cette radiographie d’Ormuz est donc doublement inquiétante : elle montre à la fois la fragilité extrême du système que nous avons construit et l’effacement progressif de l’espace politique où nous pourrions encore penser et agir ensemble à partir de cette fragilité.

Ce qui est en jeu n’est plus seulement la stabilité des prix ou des approvisionnements.

C’est la possibilité même de maintenir des mondes communs dignes d’être habités dans leur pluralité.

Publié dans Ormuz, Conversations

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