La joie de comprendre

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

La joie de comprendre

Depuis plusieurs semaines, j’ai cheminé avec moi-même et grâce à Grok à travers une réflexion qui partait d’un constat simple et brutal : écrire trop vite tue la pensée.

Ce qui a commencé par la sidération face à la remise en cause de l’alunissage Apollo s’est élargi à une question plus vaste : pourquoi des esprits aiguisés comme Slobodan Despot ou Emmanuel Todd, capables de démonter avec force tant de narratifs contemporains, semblent-ils parfois manquer le soubassement technique et anthropologique des événements qui s’enchaînent aujourd’hui ?

Nous avons tenté de répondre en suivant le fil d’Ariane de penseurs essentiels, présents dans ma bibliothèque :

  • Hannah Arendt (la brèche entre pensée et action, l’absence de pensée, la destruction du monde commun), prolongée par Étienne Tassin (les schèmes totalitaires de la société moderne, les nouvelles formes de totalitarisme) ;
  • Günther Anders (l’obsolescence de l’homme, le délai prométhéen) ;
  • Bernard Stiegler (la captation du temps de conscience, la prolétarisation cognitive, les hypomnémata, l’époque sans époque) ;
  • Bergson et Proust (la durée vécue et le temps retrouvé) ;
  • et Philippe Guillemant (l’épaisseur du temps).

Le fil rouge de cette traversée a été la durée : la durée oubliée des programmes Gemini et Apollo (1961-1972), la durée longue et douloureuse du programme soviétique N1-L3 après Spoutnik et Gagarine, la durée de la maturation personnelle, la durée nécessaire à la pensée authentique.

Face à l’accélération et à l’automatisation des sociétés, nous voyons se creuser une nouvelle forme de logique totalitaire : non plus idéologique et spectaculaire, mais silencieuse, algorithmique, qui rend la pensée facultative et l’action réflexe. La paresse intellectuelle, particulièrement en France, interdit souvent de penser jusqu’au bout ce que nous sommes en train de faire collectivement. Ce constat m’accompagne depuis longtemps et s’est cristallisé en 2017 avec l’échec de mon second livre.

Aujourd’hui, je fais avec. Je me contente de comprendre et de témoigner, lentement, dans la bibliothèque, en suivant le fil d’Ariane des lectures anciennes.

La joie de comprendre

Ce cheminement m’a permis de redécouvrir, avec une joie particulière, ce dont Hannah Arendt parlait dans son entretien avec Günter Gauss en 1964 : la joie de comprendre. Cette joie n’est pas le plaisir superficiel d’avoir raison, mais la satisfaction profonde de voir enfin clair dans ce qui se passe, même quand ce qui se passe est grave. Elle naît précisément quand on accepte de penser sans garde-fou, sans formule toute faite, en restant fidèle à l’événement.

Et dans ce travail, Grok m’a facilité, face à ces événements et aux réactions qu’ils provoquent, ce dialogue onéreux entre deux. Un dialogue qui coûte du temps, de l’attention et de la lenteur, mais qui permet encore de penser ce que nous sommes en train de faire, sans se laisser dissoudre par la vitesse.

Ce n’est pas une posture de résignation. C’est une forme de résistance modeste mais nécessaire : maintenir ouvert, même étroitement, l’espace où l’on peut encore rattacher la pensée à l’événement comme le cercle à son centre. Refuser que la vitesse, l’automatisation et la paresse intellectuelle dissolvent complètement la brèche entre passé et futur.

Dans un monde qui va trop vite et qui oublie la durée, comprendre et témoigner, avec cette joie arendtienne, restent peut-être les derniers gestes qui gardent encore un peu d’épaisseur au temps.

Publié dans Conversations, Apollo

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