De la rampe au balancier : mon expérience personnelle dans la brèche d’Arendt

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

De la rampe au balancier : mon expérience personnelle dans la brèche d’Arendt

Martin Heidegger place au cœur de l’existence humaine l’angoisse face au néant et l’être-pour-la-mort. Pour lui, c’est dans cette confrontation radicale avec la finitude que l’être humain peut accéder à l’authenticité.

Hannah Arendt, tout en s’inspirant de Heidegger, s’en éloigne sur un point fondamental. Là où son professeur insiste sur l’être-pour-la-mort, elle oppose la natalité : la capacité humaine à initier du nouveau, à faire naître l’inédit, à commencer quelque chose d’imprévisible même dans les ruines. Pour Arendt, l’homme n’est pas seulement tourné vers sa finitude ; il est aussi un être de commencement.

Karl Jaspers, autre maître et ami proche, développe la notion de situation-limite : ces moments où l’homme est confronté à la mort, à la souffrance, à la culpabilité ou à l’échec, et où les repères habituels s’effondrent.

Arendt a elle-même vécu ces situations-limites : l’exil forcé après 1933, l’internement dans un camp français en 1940, la fuite vers les États-Unis. Ces épreuves concrètes ont nourri sa réflexion. Dans Les Origines du totalitarisme et Condition de l’homme moderne, elle analyse comment les régimes totalitaires ont brisé les repères traditionnels de la vie humaine : la pluralité, l’action politique et la continuité historique. Dans la préface de La crise de la culture[1] (« La brèche entre passé et futur »), Arendt écrit :

« Notre héritage n’est précédé d’aucun testament. »

Voilà peut-être le plus étrange des aphorismes étrangement abrupts dans lesquels le poète René Char condensa l’essence de ce que quatre années dans la Résistance en étaient venues à signifier pour toute une génération d’écrivains et d’hommes de lettres européens. […] Sans testament ou, pour élucider la métaphore, notre tradition – qui choisit et nomme, qui transmet et conserve, qui indique où les trésors se trouvent et quelle est leur valeur – il semble qu’aucune continuité dans le temps ne soit assignée et qu’il n’y ait, par conséquent, humainement parlant, ni passé ni futur, mais seulement le devenir éternel du monde et en lui le cycle biologique des vivants.

Lorsque la tradition se rompt, il ne reste plus de rampe solide pour monter et descendre l’escalier de la pensée. On se retrouve dans la brèche entre passé et futur : un intervalle fragile où l’être humain doit penser et agir par lui-même, sans appui extérieur, sans récit tout fait, sujet au vertige existentiel.

Je ressens parfois ce même vertige dans mon long sevrage du Gardenal. À mesure que la dose descend, la rampe chimique qui stabilisait mon système nerveux depuis des décennies disparaît elle aussi. Le cerveau doit réapprendre à monter et descendre l’escalier de la pensée sans garde-fou.

Face à ce vertige, je me sers, comme un funambule, d’un balancier simple et fidèle : Sentir… Observer… Attendre…Ce balancier ne supprime pas le vide. Il ne remplace pas la rampe disparue. Il me permet simplement de rester en équilibre dans la brèche.

Et c’est précisément là que la brèche arendtienne peut se transformer en épaisseur du temps, selon la vision de Philippe Guillemant. Le passé demande à être relu et relié ; le futur, lui, peut exercer une guidance discrète, une influence rétrograde sur le présent.

Derrière cet « attendre », il y a donc le mystère, le doute et l’incertitude dont parlait John Keats avec sa negative capability.

Usé mais vivant. Fragile mais présent. Soucieux mais heureux. Dans la brèche, entre être-pour-la-mort et natalité, je marche. Et le jour naît à nouveau.

 

[1] « Traduction malheureuse » du titre original Between Past and Future par celui d’un des huit essais du livre.

De la rampe au balancier : mon expérience personnelle dans la brèche d’Arendt

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