La liberté d’action et la nature du politique (Deuxième angle arendtien sur l’événement Ormuz)
Lenteur.
Après avoir regardé le fait brut dans sa singularité — la hausse des prix du carburant, les premiers échos de pénuries de pièces chez Renault, les perturbations sur le soufre et l’acide sulfurique —, il faut maintenant se demander : que pouvons-nous encore faire, individuellement et collectivement, face à une telle dépendance ?
L’événement Ormuz ne se réduit pas à un problème technique à résoudre par des mesures administratives. Il touche directement à la question de l’action humaine et à la nature du politique.
Pour Hannah Arendt, le politique n’est pas d’abord le lieu de la gestion des besoins ou de la fabrication de solutions. Il est l’espace où des êtres pluriels, différents par leur mode de vie, leurs contraintes et leurs besoins, peuvent apparaître les uns aux autres et agir en commun.
Individuellement, des marges d’action existent encore, même si elles sont inégales. Certains peuvent regrouper les trajets, ralentir, repenser des habitudes devenues automatiques. D’autres, en revanche, voient ces marges déjà très étroites : le rural dont la voiture reste indispensable, le ménage modeste pour qui le carburant fait partie des dépenses contraintes, l’artisan dont le diesel est l’outil de travail quotidien. Ces différences concrètes rappellent que la liberté d’action n’est pas la même pour tous.
Au niveau collectif, le risque est grand de voir le champ politique se réduire à une simple gestion du « social » : aides ciblées, plafonnements, exonérations temporaires. Ces mesures, souvent nécessaires à court terme, risquent cependant d’étouffer la possibilité même d’une action libre et plurielle. Quand l’État devient le grand administrateur de la vie quotidienne, l’espace où des hommes et des femmes différents pourraient délibérer ensemble sur leur dépendance commune tend à disparaître.
Aucun traitement politique digne de ce nom n’émerge. Comme avec le Covid, l’Ukraine, le 7 octobre et Gaza, l’événement se poursuit, est dévoré par la machine médiatique, puis rapidement oublié. Aucune pensée ne semble s’y attacher durablement.
Cette réduction du politique à la gestion technique est d’autant plus insidieuse qu’elle s’appuie sur l’illusion du système. Comme le montre le billet précédent sur l’informatique, nous sommes face à une technique qui « tombe en marche » : elle fonctionne tant qu’on ne la regarde pas de trop près. Les fascias de la globalisation — énergétiques, logistiques, numériques — donnent la même illusion d’un réseau fluide, auto-régulé, presque intelligent. Pourtant, dès qu’un point de crispation apparaît — un détroit comme Ormuz, une rupture d’approvisionnement —, la fragilité du système se révèle brutalement.
Ces derniers jours, on observe d’ailleurs que les fascias numériques eux-mêmes semblent se crisper : tensions sur les infrastructures, ralentissements, dépendances accrues aux data centers énergivores, fragilité des chaînes d’approvisionnement numériques. L’illusion du système s’étend ainsi du matériel au virtuel, renforçant l’idée que tout peut être « géré » techniquement, alors que l’action politique authentique est évacuée.
Ce qui rend cette situation particulièrement sidérante, c’est l’incapacité collective à penser politiquement cet événement et à en tirer un enseignement sur notre monde globalisé et numérisé. Au lieu d’un débat sur la nature de nos dépendances, sur la pluralité des contraintes vécues et sur ce que ces crispations révèlent de la fragilité des fascias qui nous relient, on reste dans le bavardage idéologique ou dans le silence. L’événement passe sans laisser de trace dans la mémoire commune, sans obliger à repenser notre manière d’habiter le monde.
L’action authentique, au sens arendtien, n’appartient pas au domaine de la fabrication, où la fin justifie les moyens et où l’on croit pouvoir tout « résoudre » par des algorithmes ou des mesures administratives. Elle est praxis : apparition dans le monde commun, geste libre au milieu de la pluralité.
Ce deuxième angle ne vise pas à proposer une « bonne politique » toute faite. Il cherche seulement à maintenir ouverte la question : dans un monde où les fascias globaux (matériels comme numériques) se crispent régulièrement et où l’illusion du système masque leur fragilité, que reste-t-il de notre capacité à agir librement et ensemble, au lieu de seulement gérer les conséquences d’une interdépendance imposée ?
Ce billet, comme les précédents, s’enrichira au fil du temps grâce à la pluralité des points de vue et des expériences vécues.
Le troisième angle explorera le souci des mondes communs, leur finitude et leur mémoire.
À suivre, lentement.
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