La ruse du système ou l'avènement des somnambules
Comment en sommes-nous arrivés là ? Comment notre époque a-t-elle pu troquer la promesse de l’émancipation contre l’emprise absolue d’un système technique mondialisé et numérique ? Pour comprendre l’épaisseur de notre servitude volontaire, il nous faut remonter le fil d'un double hold-up historique : celui de la mémoire, puis celui de la critique.
1. L’anesthésie des Trente Glorieuses et les somnambules amnésiques
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’urgence était à la reconstruction. Portée par une dynamique matérielle inédite et par l'élan des décolonisations, l’Occident s’est enivrée de croissance. Mais cette ivresse a eu un coût invisible et abyssal : l'anesthésie de la pensée.
En plaçant le progrès technique et l’abondance de consommation au centre de l'existence, nous avons mis à distance la triple catastrophe totalitaire — matérialisée par la triade Auschwitz, Hiroshima, le Goulag. Au lieu d'analyser ces événements comme les produits terminaux et logiques de la rationalité bureaucratique et technique occidentale, nous les avons relégués au rang d'accidents de l'histoire.
Cette focalisation exclusive sur le bien-être matériel a fabriqué des générations de somnambules amnésiques, convaincus que la gestion technique du monde suffisait à conjurer le pire.
2. Le rebond techno-culturel : quand le capitalisme digère 68
Lorsque l'hiver économique est revenu dans les années 1970, le système n'a pas seulement rebondi grâce aux innovations technologiques issues de la guerre du Vietnam (informatique de masse, réseaux, traitement des données). Il a opéré un coup de génie systémique en absorbant la critique culturelle de Mai 68.
Une partie de l’opposition, s’engouffrant dans une dérive purement libertaire, a abandonné la critique des structures économiques pour s’attaquer aux structures anthropologiques. C’est ici que se noue le grand paradoxe de notre modernité : en pensant libérer l'individu, cette approche est allée au-devant des désirs les plus profonds du marché.
Pour offrir au capitalisme un terrain de jeu sans limites, cette dérive a méthodiquement démantelé les digues humaines et politiques :
- La destruction du langage : Sous prétexte de déconstruire les rapports de force, on a dissous le langage partagé au profit d'une novlangue managériale ou de jargons nombrilistes, interdisant toute discussion politique stable.
- La négation de la pluralité : La véritable pluralité — des êtres uniques habitant un monde commun — a été confondue avec l'uniformisation des désirs. Le système a ainsi obtenu des individus interchangeables, des atomes standards modulables à l'envi.
- Le refus de la natalité : La natalité, au sens le plus noble d'amorcer un commencement neuf, exige un ancrage et une transmission. En exaltant le présent perpétuel et le refus de toute filiation, on a créé des êtres hors-sol, parfaits serviteurs du flux tendu.
3. L’impasse des oppositions actuelles
Le résultat est sous nos yeux : l'avènement d'un individu sans société, intégralement atomisé, pris au piège du rouleau compresseur d'un système technique devenu numérique et mondialisé.
Le drame contemporain réside dans le fait que les oppositions actuelles en sont restées aux schémas conceptuels de l’avant-guerre. En appliquant au monde d'aujourd'hui des grilles de lecture obsolètes (la pure redistribution matérielle, l'efficacité managériale), elles ne contestent jamais la structure même du système technique. Pire, elles réactivent parfois inconsciemment les logiques d’emprise, de contrôle et d’évaluation permanente qui préparent les désastres de demain.
Sortir de l'emprise, c'est donc d'abord aider les somnambules à se réveiller. C'est abandonner les vieux repères pour oser une critique radicale de cette infrastructure numérique mondiale qui détruit notre capacité à faire monde commun.
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