Le tribunal des essences ou l'effondrement du monde commun

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Le tribunal des essences ou l'effondrement du monde commun

Ces derniers jours, l'actualité judiciaire et législative est venue percuter de plein fouet nos représentations de la justice, de la parole et de la relation humaine. À travers le prisme de l'« affaire Bruel » et les débats qui s'enflamment jusqu'à l'Assemblée nationale sur l'imprescriptibilité des crimes, c'est un tout autre procès qui se joue en sourdine dans l'espace public : celui des catégories, des générations, et pour tout dire, du genre.

Il devient difficile, pour un homme ayant traversé les dernières décennies avec le souci constant du respect de l’altérité, de ne pas ressentir un profond inconfort. Celui de se découvrir, par le simple fait d'un âge et d'une identité, « par essence suspect ». Face à la violence des révélations et à la nécessaire légitimité de la parole des victimes, une autre dérive s’est installée : une mise en accusation globale qui dissout la responsabilité individuelle dans une culpabilité catégorielle automatique.

On nous propose aujourd’hui une bien pauvre alternative, résumée à une outrance binaire. D’un côté, une défense crispée d’une « liberté d’importuner » ou d’une prétendue « séduction à la française » qui s'aveugle sur la réalité des abus de pouvoir et des contraintes. De l’autre, un tribunal numérique et moral où toute asymétrie, toute insistance et toute maladresse amoureuse sont instantanément assimilées à la criminalité du viol.

C’est précisément dans cet interstice, entre le déni et l'inquisition, que le sol se dérobe. La vie relationnelle, le jeu des regards, l’érotisme consenti et la rencontre ne relèvent ni du contrat juridique permanent, ni du rapport de force sauvage. Ils reposent sur ce que l’on appelait autrefois le tact : cette perception fine de la vulnérabilité de l’autre, cette attention aiguë à son refus ou à son retrait. Éliminer le tact au profit du soupçon systématique, c'est vider la relation humaine de sa substance.

Cette confusion contemporaine entre la responsabilité politique d'une époque (les structures culturelles dont nous héritons et qu'il faut transformer) et la culpabilité morale ou criminelle (qui exige un acte et une intention individuelle) réveille un débat philosophique capital. En 1946, dans leur correspondance sur la question de la culpabilité allemande, Karl Jaspers et Hannah Arendt posaient déjà les balises de cette impasse. Arendt aura cette formule lapidaire :

Là où tous sont coupables, personne ne l'est.

Déclarer un groupe ou une génération coupable par essence est le plus sûr moyen de blanchir les vrais criminels, en diluant la spécificité de leurs actes dans la masse d’une faute collective.

Le risque de s'exprimer aujourd'hui n'est pas celui de la confrontation des idées, mais celui de la disqualification immédiate. L'arène numérique ne cherche plus à comprendre l'intention de celui qui parle, elle cherche à valider sa propre grille de lecture. En interdisant la nuance, en transformant la parole en risque, nous détruisons ce qu'Arendt appelait le monde commun : cet espace public fait de pluralité, où des êtres distincts se rencontrent pour parler de ce qui les sépare et de ce qui les relie.

Refuser l’outrance contemporaine n'est ni un repli nostalgique, ni un évitement de la justice. C'est une exigence politique et poétique : celle de maintenir la possibilité d'un monde partagé, où la justice ne se confond pas avec le lynchage, et où la fragilité du face-à-face humain n'est pas remplacée par la pureté de la meute.

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