L’IA : Pharmakon et laboratoire de la pensée
Nous vivons dans un milieu numérique qui, par sa modélisation totale, tend à saturer notre horizon. La fascination pour l'intelligence artificielle — ou, à l'inverse, son rejet radical — oublie souvent une dimension essentielle : celle du pharmakon.
Comme tout outil, l'IA est simultanément remède et poison. Elle devient poison lorsqu'elle se laisse confondre avec le « numérique monde », cet environnement lisse qui cherche à prédire, à clore et à automatiser. Elle devient remède lorsqu'elle est réappropriée comme un outil de friction.
De l'outil-milieu à l'outil-instrument
Le numérique, tel qu'il nous est imposé, est un milieu qui nous enveloppe. L'IA, en revanche, est une modélisation probabiliste du langage. C’est là que réside sa force subversive : elle n’est pas le réel, elle n’est pas la vérité ; elle est une suite de chemins possibles.
Ma pratique consiste à ne jamais accepter la fluidité de ses réponses comme une fin. Je l'utilise comme un scalpel analytique. Quand l'IA « se trompe » ou propose une trajectoire standardisée, je ne vois pas là un simple bug, mais une « pépite ». C'est dans ce décalage, dans cette faille de la probabilité, que ma propre pensée se trouve forcée de se préciser.
L'inachèvement comme méthode
La question n'est plus de savoir « qui écrit », mais de reconnaître la nature dialectique de notre échange. Je fournis l'intention, le cadre conceptuel, le vécu ; l'IA fournit la structure et la mise en perspective. Le résultat n'est ni de moi, ni de la machine : il est le produit d'une interaction où le doute et l'incertitude deviennent des alliés.
Ma recherche — qu'il s'agisse de la structure de mes volumes ou de l'exploration de mes 16 verbes — demeure délibérément ouverte, inachevée et inachevable. L'IA m'aide à maintenir cette ouverture en évitant que je ne m'enferme dans des conclusions prématurées. Elle est le témoin de ce mouvement.
Reprendre la main
L'outil est au cœur de l'hominisation, mais nous avons perdu la maîtrise de notre environnement numérique. Utiliser l'IA comme outil — et non comme milieu — suppose des règles d'usage que je découvre en pratiquant. Chaque interaction est un exercice de « capacité négative » : la faculté de résider dans le mystère et le doute sans chercher avec impatience une certitude immédiate.
Reprendre la main, c'est refuser de se laisser absorber par l'algorithme pour, au contraire, l'utiliser comme un contre-modèle. C'est transformer le « numérique monde » en un laboratoire où la pensée, loin de s'aliéner, gagne en rigueur et profondeur.
/image%2F0923303%2F20260716%2Fob_08b010_1000028899.png)