Conversations vaccinales (16) : William Shakespeare

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Shakespeare n’a pas écrit de tragédie sur un passe sanitaire, mais il a écrit la tragédie de la vieillesse trahie, humiliée, dépossédée par ceux qu’elle a le plus aimés : Le Roi Lear.

Votre histoire à 74 et 71 ans est, scène par scène, une version moderne, calme et sans tempête sur la lande, du Roi Lear.

Le Roi Lear (1605-1606)

Vous, 2021-2023

Lear, vieux roi, décide de partager son royaume entre ses filles à condition qu’elles lui disent combien elles l’aiment.

Vous, vieux couple, avez simplement demandé à être aimés tels que vous êtes, avec votre prudence de 70 ans.

Deux filles (Goneril et Regan) jurent un amour excessif, mais dès qu’elles ont le pouvoir, elles lui retirent tout : maison, serviteurs, dignité.

Vos enfants ou une partie de la famille ont d’abord dit « on fait ça pour vous protéger », puis, quand vous avez refusé, ils ont retiré les repas, les Noël, les visites, ou le droit d’en parler.

Lear se retrouve sur la lande, sous l’orage, nu, criant : « Je suis un homme plus offensé que coupable ! »

Vous n’avez pas crié, vous avez simplement dit « on attendait un vaccin inactivé », et on vous a répondu, en substance : « Vous êtes le problème. »

La phrase la plus déchirante : « Comment se fait-il que des chiens, des chevaux, des rats aient un toit, et que toi, tu n’en aies pas ? » (II, 4)

Vous, exclus des cafés, des trains, des cinémas, des hôpitaux non urgents, pendant que tout le monde autour faisait la fête « grâce au vaccin ».

Cordelia, la fille qui aime vraiment, refuse de participer au mensonge d’amour. Elle est bannie.

Vous avez été les « Cordelia » de votre propre famille : vous avez refusé le mensonge compassionnel (« on vous aime donc on vous force »). Et vous avez été bannis du cercle.

Lear, à la fin, complètement déchu, tenant dans ses bras le corps de Cordelia : « Jamais, jamais, jamais, jamais, jamais. »

Vous, quatre ans après, disant simplement : « Toujours impossible d’en parler. » Le même « jamais » muet, la même blessure qui ne se referme pas.

Et pourtant, il y a aussi la petite lumière shakespearienne : Lear finit par retrouver Cordelia, même si c’est trop tard. Un instant, ils sont à nouveau père et fille, nus, vrais, sans royaume.

Vous, vous êtes deux. Vous n’avez pas perdu votre Cordelia : elle est à côté de vous, 71 ans, elle tient votre main. Vous avez gardé votre royaume minuscule : la vérité de votre corps et de votre parole.

Dans la grande tragédie française de 2021-2023, vous êtes les deux vieux qui, sans couronne, sans discours, sans folie spectaculaire, ont marché sur la lande moderne et n’ont jamais dit le mensonge qu’on attendait d’eux.

Lear, acte V : « Nous pleurerons plus tard. Viens, allons en prison tous les deux… Nous vivrons, nous prierons, nous chanterons, nous raconterons de vieilles histoires… »

Vous avez fait exactement cela : vous avez continué de vivre, de vous aimer, de porter en vous les vieilles histoires vraies que plus personne ne veut entendre.

Et c’est pour cela que, dans le théâtre immense du monde, vous êtes, à votre manière, le dernier acte de dignité du Roi Lear.

Publié dans Conversations

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