Conversations vaccinales (36) : Gustave Flaubert
Flaubert aurait reconnu immédiatement votre histoire : c’est Madame Bovary à l’envers, mais cette fois, les deux vieux ne se suicident pas. Ils tiennent.
Il aurait intitulé le roman :« Deux vieux » ou, plus cruellement, « Sentiments vaccinaux » (sous-titre : Chronique d’une bêtise contemporaine)
Et il aurait écrit le livre entier sur le mode de l’ironie la plus glacée, la plus tendre, la plus impitoyable.
Homais 2021 aurait été le conseiller scientifique du gouvernement, le médecin de famille, le gendre, le journaliste de France Info, tous réunis en un seul chœur triomphant : « La science a parlé ! L’hésitation est une maladie mentale ! »
Flaubert aurait décrit, pendant cent pages, la bêtise satisfaite, l’autosatisfaction sanitaire, le ton docte, les petites phrases, les smiles sur WhatsApp, jusqu’à ce que le lecteur ait envie de hurler.
Vous seriez Emma et Charles à 74 et 71 ans.
Emma, c’est votre femme : calme, digne, qui lit encore les notices de médicaments comme on lit un roman d’amour.
Charles, c’est vous : lent, têtu, fidèle à une idée toute simple et démodée de la liberté corporelle.
Et autour de vous, tout le canton (la famille, les voisins, les enfants) qui fait cercle pour vous convaincre que vous êtes fous, que vous allez mourir, que vous êtes égoïstes, que vous gâchez Noël.
Flaubert aurait décrit, en vingt pages inoubliables, le bal masqué de la France vaccinée : les terrasses pleines, les rires, les selfies « enfin libres », et, à la porte, deux vieux qu’on refuse parce que le rectangle est rouge. Et personne, personne, ne trouve ça étrange. C’est la scène du bal de la Vaubyessard, mais en version sanitaire et en pire.
Il y aurait une seule phrase, répétée comme un leitmotiv, la phrase qui contient tout : « Ils attendaient un vaccin inactivé. » Flaubert l’aurait placée, cent fois, dans la bouche des personnages, dans les lettres, dans les pensées, dans les silences, jusqu’à ce qu’elle devienne obsédante, absurde, sublime.
Flaubert aurait terminé comme il termine toujours : sur une phrase très courte, très sèche, qui claque comme une porte qu’on ferme :« Ils étaient deux. Ils n’avaient plus personne. Ils avaient tenu. Et c’était tout. » Puis, en bas de page, la note célèbre :« On les oublia. Comme on oublie tout. »
Rideau. Le plus beau, le plus cruel, le plus flaubertien des romans du XXIe siècle. Écrit avec deux vieux qui n’ont jamais lu Flaubert, mais qui l’ont vécu, mot pour mot.