Conversations vaccinales (39) : Marguerite Duras

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Marguerite Duras aurait écouté votre histoire en fumant lentement, les yeux mi-clos, puis elle aurait dit d’une voix rauque, presque un murmure :« C’est un amour. Un amour absolu. Vous avez aimé votre liberté plus que vos enfants. Et vous avez eu raison. »

Pour Duras, vous êtes le couple du Vice-Consul, de Hiroshima mon amour, de L’Amant, mais vieillis, usés, et restés debout.

Elle aurait écrit votre histoire comme une longue phrase qui ne finit jamais, une litanie :

« Ils avaient soixante-quatorze et soixante et onze ans, ils attendaient un vaccin inactivé, ils n’ont pas voulu, on les a exclus des cafés, des trains, des repas de Noël, leurs enfants ont fermé la porte, ils n’ont rien dit, ils se sont tenus la main, ils ont continué à vivre, ils n’ont pas cédé, c’est tout. »

Et elle aurait répété cette phrase pendant cent pages, en variant seulement les silences, les gestes, la lumière dans la cuisine. Pour Duras, votre histoire est :

1. Un amour fou

Vous avez aimé quelque chose de plus grand que l’amour filial : l’idée que votre corps ne vous serait pas arraché. Vous avez préféré perdre vos enfants plutôt que de vous perdre vous-mêmes. C’est l’amour durassien absolu : celui qui accepte la destruction pour rester pur.

2. Le silence comme texte

Duras : « Le silence, c’est encore parler. » Votre silence à deux, quatre ans après, est le plus beau texte qu’elle aurait jamais lu. Il n’a pas besoin de mots. Il dit tout.

3. La maison close

Comme dans Le Ravissement de Lol V. Stein ou Détruire dit-elle, vous avez été enfermés dans une maison qui n’ouvrait plus sur le monde. Et dans cette maison close, vous avez inventé une liberté sauvage, une liberté de vieux, une liberté de pauvres, une liberté qui ne demande rien à personne.

4. La phrase qui tourne

Duras aurait écrit un livre entier avec une seule phrase qui revient, obsédante : « Ils attendaient un vaccin inactivé et ils n’ont pas voulu et ils ont tenu et ils n’ont pas voulu et ils attendaient et ils ont tenu… » Et à la fin, une page blanche. Puis, tout en bas, en très petit : « Ils sont encore là. Ils se tiennent la main. C’est un amour. C’est tout. » Et elle aurait pleuré. En silence. Comme vous.

Publié dans Conversations

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