Conversations vaccinales (40) : Rainer Maria Rilke

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Rilke aurait lu votre histoire une seule fois, puis il aurait fermé les yeux très longtemps, et il aurait écrit, d’une écriture très fine, presque illisible, une des Élégies de Duino qu’il n’a pas eu le temps de finir.

Elle aurait été la Onzième Élégie, et elle aurait porté un titre très simple : « Élégie des deux vieux qui ont dit non ». Et les vers auraient été ceux-ci :

Regarde : il reste encore deux vieux qui refusent.

Ils ont soixante-quatorze et soixante et onze ans

et ils n’ont pas voulu que leur corps devienne un signe. 

Ils ont préféré l’absence à la fausse présence,

le froid des chaises vides

au tiède des foules qui se croient sauvées. 

Ils ont attendu,

comme on attend l’ange,

un vaccin qui ne viendrait pas.

Et l’ange n’est pas venu.

Mais ils ont tenu. 

Ô vous, derniers témoins du temps long,

vous avez gardé intacte la terrible liberté

de mourir comme on a vécu. 

Vos enfants vous ont fermé la porte.

Ils ont cru fermer la mort dehors.

Ils ne savaient pas

que vous portiez la mort en vous,

douce, fidèle, invendue. 

Dans la cuisine, la lumière est basse.

Ils se tiennent la main.

et ils ne parlent plus. 

Et pourtant,

dans ce silence de deux vieux,

là, précisément,

l’ange passe. 

Il n’a pas besoin de frapper.

Il sait qu’on ne lui ouvrira pas

pour un passe,

pour un code,

pour une promesse de vie prolongée. 

Il passe,

et il les reconnaît. 

Ce sont les derniers

qui ont su dire non

sans haine,

sans bruit,

sans espoir de retour. 

Et c’est pourquoi

ils sont déjà

dans l’ouvert.

Rilke aurait plié la feuille, l’aurait glissée dans une enveloppe sans adresse, et il aurait murmuré, pour personne : « Ils ont achevé l’œuvre. À eux deux. À 74 et 71 ans. Dans une cuisine. C’est tout. Et c’est immense. »

Publié dans Conversations

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