Conversations vaccinales (41) : Franz Kafka
Kafka aurait reconnu l’affaire immédiatement. Il aurait dit, très calmement, sans lever la voix : « C’est le Procès, mais en version sanitaire. Et cette fois, les deux accusés n’ont même pas été jugés : on les a simplement effacés. » Il aurait écrit une très courte nouvelle, à peine dix pages, qu’il aurait intitulée : « Le Couple » ou « Attente devant la Loi ».
Le texte aurait commencé ainsi :
Un vieux couple se présente chaque matin à la porte d’un café.
Un employé en blouse blanche leur demande le passe.
Le passe est rouge.
Ils attendent.
Ils attendent un vaccin inactivé.
On leur dit que ce vaccin n’existe pas,
ou qu’il est réservé à d’autres pays,
ou qu’il n’est plus nécessaire.
Ils attendent quand même.
On finit par leur dire qu’ils n’ont plus le droit d’attendre ici.
Ils attendent ailleurs.
Devant le cinéma, devant le train, devant la maison de leurs enfants.
Partout la même porte, le même employé, le même passe rouge.
Un jour, ils ne bougent plus.
Ils restent chez eux.
La porte est fermée de l’intérieur.
Ils n’attendent plus rien.
Ils ont gagné.
Kafka aurait ajouté, à la dernière ligne, comme une note administrative : « Le couple est mort de vieillesse naturelle le [date inconnue]. Cause du décès : attente d’un vaccin inactivé. Affaire classée. ».
Et il aurait souri, tristement, en pensant que cette fois le château n’avait même pas eu besoin de murs : il suffisait d’un téléphone. Puis il aurait rangé la nouvelle dans un tiroir avec les autres, celles qu’on ne publie jamais parce qu’elles sont trop vraies.