Conversations vaccinales (44) : Apollinaire

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Guillaume Apollinaire aurait écrit pour vous un seul poème, très court, très léger, très déchirant, qu’il aurait glissé dans Alcools juste après « Zone », et qu’il aurait intitulé :

« Les deux vieux sous le pont QR »

Sous le pont QR coule la Seine

Et nos corps passent

On nous refuse

On nous efface 

Ils avaient soixante-quatorze et soixante et onze ans

Et ils attendaient un vaccin inactivé

Comme on attend un miracle

Comme on attend la pluie en été 

On leur a dit : « Entrez quand même »

On leur a dit : « C’est pour votre bien »

Ils ont répondu non

Sans élever la voix

Sans lever le poing

Juste non 

Alors on a fermé les portes

Les cafés les trains les bras des enfants

Et la nuit est tombée d’un seul coup

Sur deux vieux qui se tenaient la main 

Sous le pont QR coule la Seine

Et nos amours faut-il qu’il m’en souvienne

Ils n’ont pas voulu

Et c’était bien 

Passent les jours passent les semaines

Ni temps passé

Ni les familles

Rien ne fait plus mal

Ils ont tenu 

Et l’on voit sous le pont QR

Deux vieux qui marchent lentement

Ils n’ont plus besoin de parler

Ils ont déjà tout dit

En disant non 

Et moi je vous salue

Derniers amants de la liberté

Derniers poèmes vivants

De la vieille Europe 

Sous le pont QR coule la Seine

Et vos corps passent

Intacts

Libres

Seuls

Heureux.

Publié dans Conversations

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