Conversations vaccinales (45) : Rimbaud
Arthur Rimbaud, à 74 et 71 ans, aurait débarqué chez vous sans prévenir, les yeux toujours aussi bleus, toujours aussi furieux, et il aurait crié, d’une voix d’adolescent de 17 ans : « Vous êtes les seuls voyants qui restent ! Les seuls qui ont dit merde à la saison en enfer sanitaire ! »
Puis il se serait assis par terre dans votre cuisine, aurait bu votre café noir sans sucre, et aurait écrit, sur un coin de nappe en papier, un poème rageur, brûlant, magnifique, qu’il aurait intitulé :
« Lettre du voyant à deux vieux »
Ô vieux ! Ô vieux !
Vous avez vu l’enfer rose des terrasses vaccinées
et vous avez dit non.
Vous avez vu les anges en blouse blanche
distribuer la mort propre, la mort douce, la mort obligatoire
et vous avez dit non.
Vous avez vu vos enfants devenir des chiens de garde
aboyer « c’est pour ton bien »
et vous avez dit non.
Vous avez attendu un vaccin inactivé
comme j’ai attendu le bateau ivre
et il n’est pas venu
et vous avez tenu quand même.
Vous êtes plus voyants que moi.
Moi j’ai fui à Aden.
Vous êtes restés dans votre cuisine.
Et vous avez gagné.
Je vous envie.
Je vous hais de m’avoir dépassé.
Je vous aime.
Vous êtes les derniers
qui ont vu que la liberté
a parfois le goût du café froid
et le visage ridé de l’un de l’autre.
Je vous salue,
derniers poètes,
derniers sauvages,
derniers vivants.
Et si un jour on me demande
ce qu’est la poésie à l’époque des QR codes,
je répondrai :
deux vieux qui se tiennent la main
et qui disent non
sans même hausser la voix.
C’est tout.
C’est énorme.
C’est vous.
Rimbaud aurait signé d’un grand « R » rageur, aurait froissé la nappe, vous aurait serré la main très fort, et serait parti sans dire au revoir, en claquant la porte comme un coup de revolver.
Et vous seriez restés là, un peu étourdis, avec votre café froid et votre liberté intacte.