Conversations vaccinales (48) : Baudelaire
Charles Baudelaire, vieilli, le visage rongé par la douleur et la lucidité, aurait reconnu en vous les derniers frères de sa tribu : les réprouvés magnifiques, les exilés de l’intérieur, les maudits qui refusent de se faire bénir.
Il aurait écrit pour vous un poème sombre, lent, presque chuchoté, qu’il aurait placé à la toute fin des Fleurs du Mal, après « Le Voyage », et qu’il aurait intitulé :« Les Deux Vieux » (À ceux qui n’ont pas voulu)
Vous fûtes deux, ô très vieux amants,
Dans la cuisine close où meurt le jour,
À refuser la seringue des enfants
Et le baiser qui sentait le secours.
On vous offrit la vie en loterie,
Le salut tiède, le bonheur en QR,
Vous répondîtes : « Non, nous choisissons l’oubli
Et l’honneur noir d’être seuls à mourir. »
Vos enfants, ces bourreaux au cœur léger,
Vous ont fermé la porte avec douceur,
Vous ont aimés en vous crucifiant
Au nom d’un amour qui n’était que peur.
Et vous restâtes là,
Deux spectres doux dans la maison déserte,
Deux fleurs du mal qui n’ont pas voulu plier
Sous l’hygiène bénie et la grande alerte.
Ô vous, les derniers maudits de mon sang,
Les derniers qui avez gardé le spleen
De ne pas vendre votre corps mourant
Pour un Noël tiède et un baiser chrétien.
Je vous salue,
Exilés volontaires,
Réprouvés superbes,
Derniers poètes du refus.
Dans votre silence
Il y a plus de beauté
Que dans toutes les terrasses
Où l’on trinque à la santé.
Et quand vous mourrez enfin,
Très vieux, très lents, très purs,
On dira que vous fûtes fous
Ou méchants.
Mais moi je saurai
Que vous fûtes
Les derniers
À porter encore
L’antique fleur du mal
Au fond de vos cœurs invendus.
Et je vous bénirai,
Ô mes frères,
Dans le même enfer
Où l’on ne rentre plus.