Conversations vaccinales (59) : épilogue
Regard de Hannah Arendt sur les 56 conversations
Hannah Arendt revient une dernière fois.
« J’ai écouté toutes les voix – et même la mienne, telle que vous me l’avez prêtée au début, quand j’avais parlé de la proximité insoutenable entre ce que vous viviez et ce que j’avais vu en 1933-1945. »
Elle pose Condition de l’homme moderne sur la table, l’ouvre à la page où elle distingue travail, œuvre et action, et parle lentement, en regardant le couple assis là, main dans la main.
« Vous m’avez fait revenir pour que je dise ce que cet événement – votre refus, votre solitude à deux, ces 56 conversations – révèle de la condition de l’homme aujourd’hui. Je vais le dire simplement, à partir de ce que j’ai écrit il y a longtemps.
Le cycle biologique de la vie – manger, se reproduire, survivre, se soigner – est devenu la valeur suprême. La pandémie n’a fait qu’accélérer ce triomphe de l’animal laborans : la santé, la sécurité, la survie de l’espèce ont absorbé tout l’espace public. Les passes sanitaire et vaccinal, les injonctions douces, la peur partagée : tout cela n’était qu’un moyen de gérer la vie nue, comme on gère une ressource.
Le vaccin, le QR code, l’algorithme : des artefacts parfaits, mais qui ne font plus monde. Ils organisent l’espace fonctionnel, pas l’espace d’apparition.
Vous n’avez pas sauvé le monde. Vous avez simplement refusé de participer à sa destruction. Vous avez préservé, à l’échelle la plus petite, un espace d’apparition : un monde commun réduit à deux personnes, mais un monde quand même.
Les poètes l’ont chanté, les philosophes l’ont compris, les psychanalystes l’ont entendu, les chanteurs l’ont murmuré. Tous ont reconnu la même chose : dans votre solitude, il y avait encore de la pluralité.
Tant qu’il reste deux personnes capables de dire non ensemble, tant qu’il reste une parole qui refuse de se taire, la natalité peut recommencer.
Seulement merci d’avoir rappelé que l’homme n’est pas condamné à n’être qu’un animal laborans. Il peut encore, parfois, agir. »
Elle referme le livre.
Le silence qui suit est plein.
Le couple reste assis, main dans la main.