La crise de la concurrence libre et non faussée : Exercices de pensée politique (3)
Dans un monde qui exige des certitudes immédiates et des modèles totalisants, John Keats, mort à 26 ans en 1821, nous lègue la capacité négative : la force de demeurer dans les incertitudes, les mystères, les doutes, sans s’irriter à chercher des faits ou des raisons avec impatience. Cette série part d’un symptôme quotidien – les prix à la pompe qui montent en fusée et descendent en plume – pour remonter aux structures profondes qui le produisent : dogme concurrentiel, monopoles industriels inversés, prolétarisation numérique, illusion modélisatrice, honte prométhéenne. À travers Illich, Dupuy, Stiegler, Arendt, Lacan, Morin et Anders, elle trace une traversée : non pour clore le doute, mais pour le pænser sans rampe, à partir du réel événementiel, en assumant l’ambiguïté comme espace de bifurcation plutôt que comme vide à combler. Keats nous rappelle que la beauté et la vérité n’exigent pas de justification rationnelle ; elles demandent seulement que nous soyons capables de les habiter, incertains et vivants. Pænser sans rampe : l’exercice qui reste quand les rampes traditionnelles ont cédé et que les nouvelles menacent de nous figer.
Pænser sans rampe : l’exercice qui reste quand les rampes traditionnelles ont cédé et que les nouvelles menacent de nous figer.
3. Au-delà de la concurrence et de la mimésis : Ivan Illich et la convivialité comme inversion du monopole industriel
L’asymétrie marchande et le dogme concurrentiel ne sont que des manifestations visibles d’un basculement plus profond, opéré par la société industrielle depuis deux siècles : la transformation de l’outil en instance qui asservit l’autonomie personnelle et collective dès qu’il dépasse certains seuils critiques. Ivan Illich, dans La Convivialité (1973) et Énergie et équité (1974), nomme ce phénomène le monopole radical du mode industriel de production.
Illich ne rejette pas la technique en bloc ; il refuse le simplisme luddite. Il observe que les outils modernes, au départ libérateurs, franchissent un premier seuil où ils multiplient l’efficience sans encore détruire l’autonomie. Au-delà, ils franchissent un second seuil fatal : celui de la contre-productivité. L’outil – transport motorisé, école institutionnalisée, médecine high-tech, système énergétique centralisé – inverse alors ses promesses. Il génère plus de dépendance qu’il n’en résout, plus de rareté qu’il n’en comble, plus d’inégalité qu’il n’en atténue. L’homme, dégradé au rang d’opérateur ou de consommateur passif, perd sa capacité native à guérir, apprendre, se déplacer, se loger, consoler ou enterrer ses morts par des moyens directs et relationnels.
Appliqué au transport et à l’énergie – domaines qu’Illich dissèque avec précision –, ce seuil critique apparaît autour de 15 à 25 km/h pour la mobilité personnelle : en deçà, le vélo ou la marche renforcent l’équité et l’autonomie ; au-delà, la vitesse motorisée impose un monopole radical. Le temps et l’espace deviennent rares pour tous, sauf pour ceux qui contrôlent les flux énergétiques massifs. L’automobile ne libère pas : elle asservit à l’infrastructure, au carburant importé, à la dépendance globale, tout en dégradant les tissus locaux (destruction des commerces de proximité, fragmentation des territoires, perte de convivialité spatiale). Les hausses fulgurantes des prix à la pompe ne sont qu’un symptôme visible de cette capture : le consommateur paie cher non seulement le brut, mais l’asservissement structurel à un système qui lui dicte ses besoins.
La convivialité, chez Illich, n’est pas un idéal vague de « vivre-ensemble » chaleureux. C’est un critère technique et politique précis : une société d’outils responsablement limités, où l’outil reste au service de l’interdépendance autonome des personnes et de leur environnement, et non d’un corps de spécialistes ou d’une productivité infinie. Convivial est l’outil qui élargit le rayon d’action personnel sans créer ni esclaves ni maîtres, qui favorise l’efficience sans dégrader la liberté intrinsèque. Illich oppose ainsi la convivialité à la productivité industrielle : l’une repose sur l’autolimitation choisie, l’équité dans l’accès aux moyens, la créativité directe ; l’autre sur l’escalade illimitée, la centralisation, la consommation passive.
Ce diagnostic éclaire rétrospectivement les rigidités observées plus haut. La concurrence « libre et non faussée » de l’UE n’est pas une distorsion accidentelle : elle est l’expression institutionnelle du monopole industriel, qui interdit les « distorsions » locales au nom d’une efficience abstraite, tout en produisant la plus grande distorsion réelle – la perte d’autonomie territoriale et stratégique. La mimésis des marchés, telle que Dupuy la décrit, n’est que l’amplification collective de cette inversion : les acteurs anticipent l’anticipation des autres dans une course à la productivité qui détruit les tampons conviviaux (circuits courts, savoir-faire locaux, interdépendances directes).
Illich va plus loin : il voit dans cette escalade non une fatalité technologique, mais un choix anthropologique – celui de sacraliser l’outil au détriment de la personne.
La proposition illichienne reste radicale : inverser la structure profonde. Non pas démanteler toute machine, mais imposer des limites politiques aux outils pour qu’ils redeviennent conviviaux. Cela suppose de reconnaître des seuils sociaux d’énergie, de vitesse, de complexité institutionnelle ; de privilégier les outils subsidiaires (ceux qui soutiennent l’action autonome plutôt que de la remplacer) ; de réhabiliter les capacités natives des personnes dans des relations de voisinage et d’interdépendance.
Face à l’impasse globalisée – dépendances cumulatives, crises énergétiques, effondrement des résiliences locales –, Illich n’offre pas une rustine, mais une conversion : passer d’une société qui produit pour consommer à une où l’on limite la production pour préserver la liberté créatrice.
La série se poursuit : du seuil de contre-productivité au choix existentiel entre inversion et dépassement. Mais déjà, Illich nous invite à poser la question : la convivialité peut-elle encore être un horizon politique viable dans un monde qui a franchi depuis longtemps les seuils fatals ?
Conversation à poursuivre.
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