La crise de la concurrence libre et non faussée : Exercices de pensée politique (4)

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Dans un monde qui exige des certitudes immédiates et des modèles totalisants, John Keats, mort à 26 ans en 1821, nous lègue la capacité négative : la force de demeurer dans les incertitudes, les mystères, les doutes, sans s’irriter à chercher des faits ou des raisons avec impatience. Cette série part d’un symptôme quotidien – les prix à la pompe qui montent en fusée et descendent en plume – pour remonter aux structures profondes qui le produisent : dogme concurrentiel, monopoles industriels inversés, prolétarisation numérique, illusion modélisatrice, honte prométhéenne. À travers Illich, Dupuy, Stiegler, Arendt, Lacan, Morin et Anders, elle trace une traversée : non pour clore le doute, mais pour le pænser sans rampe, à partir du réel événementiel, en assumant l’ambiguïté comme espace de bifurcation plutôt que comme vide à combler. Keats nous rappelle que la beauté et la vérité n’exigent pas de justification rationnelle ; elles demandent seulement que nous soyons capables de les habiter, incertains et vivants. Pænser sans rampe : l’exercice qui reste quand les rampes traditionnelles ont cédé et que les nouvelles menacent de nous figer.

Pænser sans rampe : l’exercice qui reste quand les rampes traditionnelles ont cédé et que les nouvelles menacent de nous figer.

4. Inversion ou dépassement ? Ivan Illich face au dilemme : inverser les monopoles radicaux ou laisser les seuils se franchir jusqu’à l’effondrement

La crise de la concurrence libre et non faussée  : Exercices de pensée politique (4)

La question surgit naturellement après avoir nommé la convivialité comme horizon possible : inversion ou dépassement ? Faut-il inverser radicalement le cours des institutions industrielles – renverser leur logique hétéronome, limiter leurs outils par des seuils politiques clairs – ou accepter que le système, par sa dynamique propre, dépasse encore et toujours ses propres seuils, jusqu’à ce que la contre-productivité devienne totale et irréversible ?

Ivan Illich ne laisse pas le choix ouvert à une ambiguïté confortable. Dans La Convivialité, il décrit avec précision les deux seuils de mutation que franchit tout outil ou institution industrielle. Le premier seuil marque l’entrée dans l’efficience : l’outil, jusque-là rudimentaire, devient capable de multiplier les possibilités sans encore asservir. Au-delà, il opère un gain mesurable, quantifiable, qui semble libérer. C’est le moment où la médecine sauve plus qu’elle ne tue, où l’école diffuse plus qu’elle n’abrutit, où la voiture accélère plus qu’elle n’enferme.

Mais le second seuil est celui de l’inversion. Passé ce point critique – variable selon les domaines, mais souvent autour de seuils énergétiques, de vitesse, de complexité institutionnelle ou de centralisation –, l’outil se retourne contre sa fin originelle. Il produit l’inverse de ce qu’il promettait : la médecine bureaucratisée crée plus de maladie iatrogène qu’elle n’en guérit ; l’école institutionnalisée formate plus qu’elle n’émancipe ; le transport motorisé impose plus de rareté temporelle et spatiale qu’il n’en libère. L’outil, de serviteur, devient despote ; la société, d’autonome, devient prison, hôpital, école permanente. Illich l’écrit sans détour : « Lorsqu’une activité outillée dépasse un seuil défini par l’échelle ad hoc, elle se retourne d’abord contre sa fin, puis menace de destruction le corps social tout entier. »

Le dépassement n’est donc pas un progrès continu ; c’est le franchissement fatal d’un point de non-retour où l’efficience marginale devient négative. La croissance illimitée n’améliore pas : elle inverse. Elle transforme l’autonomie en dépendance cumulative, l’interdépendance conviviale en monopole radical exercé par des spécialistes, des infrastructures et des flux globaux. Les asymétries observées à la pompe – hausse immédiate pour couvrir les coûts, baisse lente pour préserver les marges – ne sont qu’un symptôme microscopique de cette inversion générale : le marché, sous couvert de concurrence, sacralise la productivité infinie et interdit les limites locales qui protégeraient l’autonomie. Le dogme européen de la « concurrence libre et non faussée », en punissant les « distorsions » protectrices, accélère ce dépassement des seuils territoriaux et stratégiques.

Face à cela, Illich refuse les deux extrêmes illusoires : ni le retour nostalgique à un état préindustriel (impossible et non désiré), ni l’acceptation passive d’un dépassement toujours plus loin (qui mène à la destruction). Il propose une inversion politique : reconnaître collectivement les seuils critiques et imposer des limites institutionnelles pour que les outils redeviennent conviviaux. Cela suppose une procédure délibérée – pas une révolution violente, mais une conversion structurelle : assigner des plafonds à l’énergie mobilisée, à la vitesse, à la centralisation ; privilégier les outils subsidiaires qui soutiennent l’action autonome plutôt que de la remplacer ; réhabiliter les capacités natives des personnes dans des relations directes de voisinage.

Cette inversion n’est pas une utopie abstraite. Illich cite l’exemple chinois des années 1970 (médecins aux pieds nus) comme preuve qu’une institution dominante peut être inversée d’un coup quand la volonté politique s’y attache. Mais il avertit : sans reconnaissance du monopole radical et sans procédure efficace pour le limiter, l’inversion ne pourra ni s’amorcer ni se maintenir. Le dépassement continu renforcera l’outillage industriel jusqu’à ce que la destruction devienne inévitable.

La question reste donc posée en termes tranchants : inversion délibérée des monopoles radicaux – au prix d’une remise en cause profonde de la croissance et de la productivité comme absolus – ou prolongation du dépassement, avec ses asymétries croissantes, ses dépendances cumulatives et son effondrement programmé ? Illich ne voit pas de troisième voie durable : soit on limite politiquement les outils pour préserver la convivialité, soit on laisse le second seuil être franchi jusqu’à ce que la société elle-même se retourne contre elle-même.

La série se poursuit : de l’inversion illichienne au pænser sans rampe face à la prolétarisation généralisée. Mais déjà, Illich nous laisse avec une injonction claire : ne pas laisser le dépassement devenir fatal. Inverser ou périr.

Conversation à poursuivre.

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