La crise de la concurrence libre et non faussée : Exercices de pensée politique (5)
Dans un monde qui exige des certitudes immédiates et des modèles totalisants, John Keats, mort à 26 ans en 1821, nous lègue la capacité négative : la force de demeurer dans les incertitudes, les mystères, les doutes, sans s’irriter à chercher des faits ou des raisons avec impatience. Cette série part d’un symptôme quotidien – les prix à la pompe qui montent en fusée et descendent en plume – pour remonter aux structures profondes qui le produisent : dogme concurrentiel, monopoles industriels inversés, prolétarisation numérique, illusion modélisatrice, honte prométhéenne. À travers Illich, Dupuy, Stiegler, Arendt, Lacan, Morin et Anders, elle trace une traversée : non pour clore le doute, mais pour le pænser sans rampe, à partir du réel événementiel, en assumant l’ambiguïté comme espace de bifurcation plutôt que comme vide à combler. Keats nous rappelle que la beauté et la vérité n’exigent pas de justification rationnelle ; elles demandent seulement que nous soyons capables de les habiter, incertains et vivants. Pænser sans rampe : l’exercice qui reste quand les rampes traditionnelles ont cédé et que les nouvelles menacent de nous figer.
Pænser sans rampe : l’exercice qui reste quand les rampes traditionnelles ont cédé et que les nouvelles menacent de nous figer.
5. Penser sans rampe : de Stiegler à Arendt, pour pænser un monde prolétarisé et sans garde-fou
La série d’asymétries que nous avons traversée – des prix à la pompe qui montent en fusée et descendent en plume, du dogme européen de la concurrence qui détruit les autonomies locales au profit d’une dépendance globale, de la contre-productivité illichienne qui inverse les outils en monopoles radicaux – culmine dans un diagnostic partagé : le monde industriel et numérique a franchi des seuils irréversibles de prolétarisation généralisée.
Bernard Stiegler, dans ses derniers écrits (Qu’appelle-t-on panser ?, La société automatique, États de choc), nomme ce processus avec une précision accrue : la technique, devenue pharmakon toxique dominant, court-circuite non seulement les savoir-faire, mais les savoir-vivre et les savoir-penser. La prolétarisation n’est plus limitée à la classe ouvrière marxiste ; elle touche tous les étages de la société, y compris les élites, en externalisant les savoirs dans des systèmes automatisés qui rendent passifs, adaptatifs, désindividués. L’attention se désintègre, l’entropie s’accélère : le capitalisme computationnel produit une destruction non créatrice, une perte de désir, de singularité, de capacité à projeter un avenir non déterminé par les flux algorithmiques.
Stiegler ne s’arrête pas au constat. Il appelle à pænser – panser et penser à la fois – le monde blessé. Pænser, c’est soigner les plaies ouvertes par la disruption (terme qu’il emprunte à la Silicon Valley pour le retourner contre elle) : réinvestir les savoirs perdus, réarticuler les temps (rétentions primaires, secondaires, tertiaires), reconstruire des circuits de transindividuation qui échappent à l’adaptation automatique. C’est une thérapeutique politique : bifurquer avant que l’entropie ne devienne irréversible, inventer des néguanthropies locales et collectives pour contrer la destruction symbolique et existentielle. Sans ce pænser actif, la technique ne configure plus un monde ; elle le dissout dans une automaticité qui rend impossible toute initiative, toute nativité au sens arendtien.
C’est ici que Hannah Arendt intervient comme point d’aboutissement nécessaire. Dans un monde où les traditions se sont effondrées – où les « banisters », les rampes, les garde-fous hérités (idéologies, morales conventionnelles, autorités transcendantes) ont disparu –, Arendt nous somme de penser sans rampe (thinking without a banister). Elle emploie cette métaphore rare et puissante dans ses entretiens tardifs : monter et descendre les escaliers sans s’accrocher à rien, sans filet de sécurité, dans un espace où tomber est toujours possible, mais où s’accrocher à des préjugés ou à des clichés serait plus fatal encore. Penser sans rampe, c’est exercer le jugement – non pas en appliquant des règles préexistantes, mais en pensant à partir de la singularité de la situation, en imaginant le point de vue d’autrui, en refusant la pensée de bureau ou la banalité du mal qui naît de l’incapacité à penser.
La banalité du mal, chez Arendt, n’est pas une minimisation du mal ; c’est sa description la plus terrifiante : le mal peut surgir de l’absence de pensée, de la conformité automatique, de l’incapacité à juger par soi-même. Eichmann n’était pas un monstre sadique, mais un fonctionnaire banal, un « joiner » qui suivait les procédures sans jamais se demander ce qu’elles signifiaient pour autrui. Dans notre époque de prolétarisation numérique, cette banalité se généralise : algorithmes qui décident à notre place, flux qui court-circuitent l’attention, disruption qui rend obsolète toute réflexion lente. La concurrence « libre » n’est qu’un avatar de cette automaticité : elle impose une mimésis accélérée où l’on anticipe l’anticipation des autres sans jamais juger le sens de ce que l’on fait.
Stiegler et Arendt convergent donc sur l’urgence : pænser sans rampe. Stiegler fournit le diagnostic technique et pharmacologique – la perte des savoirs et la nécessité de les réinvestir pour soigner l’entropie. Arendt fournit l’acte politique pur : penser sans garde-fou, juger dans l’absence de fondement assuré, initier du nouveau par la nativité et l’action concertée. Ensemble, ils dessinent une voie qui n’est ni inversion nostalgique ni dépassement fatal : une bifurcation pensante, où l’on assume la perte des rampes traditionnelles pour en inventer de nouvelles – non pas des béquilles rigides, mais des pratiques de jugement et de soin qui restaurent l’autonomie, la singularité, le monde commun.
La série se poursuit : du pænser sans rampe à l’antidote morinien contre l’illusion modélisatrice. Mais déjà, Stiegler et Arendt nous rappellent que penser reste l’acte le plus dangereux – et le plus vital – dans un monde prolétarisé et sans garde-fou.
Conversation à poursuivre.
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