La crise de la concurrence libre et non faussée : Exercices de pensée politique (6)

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Dans un monde qui exige des certitudes immédiates et des modèles totalisants, John Keats, mort à 26 ans en 1821, nous lègue la capacité négative : la force de demeurer dans les incertitudes, les mystères, les doutes, sans s’irriter à chercher des faits ou des raisons avec impatience. Cette série part d’un symptôme quotidien – les prix à la pompe qui montent en fusée et descendent en plume – pour remonter aux structures profondes qui le produisent : dogme concurrentiel, monopoles industriels inversés, prolétarisation numérique, illusion modélisatrice, honte prométhéenne. À travers Illich, Dupuy, Stiegler, Arendt, Lacan, Morin et Anders, elle trace une traversée : non pour clore le doute, mais pour le pænser sans rampe, à partir du réel événementiel, en assumant l’ambiguïté comme espace de bifurcation plutôt que comme vide à combler. Keats nous rappelle que la beauté et la vérité n’exigent pas de justification rationnelle ; elles demandent seulement que nous soyons capables de les habiter, incertains et vivants. Pænser sans rampe : l’exercice qui reste quand les rampes traditionnelles ont cédé et que les nouvelles menacent de nous figer.

Pænser sans rampe : l’exercice qui reste quand les rampes traditionnelles ont cédé et que les nouvelles menacent de nous figer.

La crise de la concurrence libre et non faussée  : Exercices de pensée politique (6)
La crise de la concurrence libre et non faussée  : Exercices de pensée politique (6)

Hannah Arendt et Jacques Lacan ne se sont jamais rencontrés. Arendt (1906-1975) et Lacan (1901-1981) ont vécu à la même époque, fréquenté certains mêmes milieux intellectuels parisiens dans les années 1930-1950 (via des amis communs comme Kojève, Bataille ou les surréalistes), mais leurs chemins ne se sont pas croisés de manière documentée. Pas de correspondance connue, pas de débat public, pas de référence explicite de l’une à l’autre dans leurs œuvres principales. Arendt cite Freud et la psychanalyse de manière critique mais marginale ; Lacan cite Arendt à de rares reprises (notamment dans les années 1970, sur la question de l’autorité et du discours politique), sans jamais développer une confrontation systématique.

Pourtant, une rencontre posthume et conceptuelle s’impose aujourd’hui avec une évidence frappante : Arendt et Lacan convergent sur l’idée que le réel – événement ou irruption – est ce qui perce le tissu symbolique, oblige à penser sans rampe ni préjugé, et force le sujet ou la communauté à un jugement ou une position sans filet. Cette rencontre n’est pas historique ; elle est nécessaire pour penser notre présent perturbant.

Chez Arendt, le réel surgit comme événement politique : la brèche entre passé et futur, l’irruption de la nativité (le nouveau qui advient par l’action), la crise qui dissout les traditions et les garde-fous hérités. Penser sans rampe (thinking without a banister), c’est affronter l’absence de fondement assuré, juger dans la singularité de la situation, refuser la conformité automatique qui mène à la banalité du mal. Le réel est ce qui arrive et qui exige un commencement absolu, une initiative sans modèle préalable.

Chez Lacan, le réel est ce qui résiste au symbolique, ce qui revient toujours à la même place comme trou, trauma, jouissance insupportable. Il surgit comme événement qui défait les fantasmes, troue le discours, provoque l’angoisse. Le sujet advient dans cette confrontation : non par adaptation au symbolique (comme le fait le discours dominant), mais par l’assomption du réel qui le divise. Traverser le réel, c’est renoncer aux rampes du sens plein, aux illusions du savoir supposé, pour laisser l’événement (l’acte, le dire plutôt que le dit) forcer une nouvelle position subjective.

Les deux pensent donc le réel comme irruption qui force : chez Arendt, il force le jugement politique et la natalité dans le monde commun ; chez Lacan, il force la traversée subjective et la destitution des certitudes imaginaires. Dans les deux cas, penser sans rampe exige d’assumer l’absence de fondement : pas de tradition intacte, pas de sens garanti, pas de modèle total. Le réel n’est pas à dominer ou à prédire ; il est à affronter comme ce qui arrive et qui oblige à juger, à agir, à bifurquer.

Cette rencontre éclaire l’asymétrie marchande et la prolétarisation numérique : la concurrence « libre » impose une mimésis accélérée qui masque le réel événementiel sous des anticipations automatiques ; la technique computationnelle (big data, IA) prétend capter le réel dans des modèles, mais produit une prolétarisation qui vide le jugement et l’initiative. Arendt et Lacan nous rappellent que le réel percera toujours : crise imprévue, effondrement non linéaire, singularité qui défait les algorithmes.

Penser sans rampe, c’est se préparer à cette irruption sans chercher à la réduire à des patterns ou à des scénarios.

La série se poursuit : de cette rencontre Arendt-Lacan à l’antidote morinien contre l’illusion modélisatrice. Mais déjà, elle pose la question : comment pænser le réel qui troue nos certitudes automatiques, sans rampe ni modèle souverain ?

Conversation à poursuivre.

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