Le Trésor perdu de l’agir ensemble : présentation générale

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Six ans après avoir lu Le Trésor perdu d’Étienne Tassin dans l’urgence du premier confinement de 2020, je rouvre ce livre avec un sentiment mêlé de reconnaissance et d’inquiétude.

À l’époque, il s’agissait de comprendre et de survivre : comprendre les schèmes qui rendaient possible l’asphyxie brutale imposée à nos sociétés, survivre à la désolation qui s’installait, à l’effacement progressif du monde commun. Tassin, lu à travers Arendt, était alors un compagnon indispensable.

Aujourd’hui, six ans plus tard, nous nous trouvons au bord d’une nouvelle asphyxie, plus lente, plus insidieuse et plus structurelle : celle du monde globalisé lui-même. L’épuisement conjoint du pétrole et du numérique – ces deux piliers invisibles qui permettaient encore la respiration collective – nous confronte à la fragilité extrême de nos infrastructures et à la perte progressive des conditions mêmes de l’agir ensemble.

C’est dans ce contexte que je reprends Le Trésor perdu, non pour en faire un commentaire érudit, mais pour tenter une lecture lisible d’Arendt à travers Tassin, sans en atténuer la radicalité. Le défi est double : d’une part, rendre praticable le chemin dans une pensée dense qui ajoute parfois une difficulté supplémentaire à celle d’Arendt elle-même ; d’autre part, s’installer dans la brèche entre le passé et le futur – cet intervalle fragile où rien n’est encore décidé, où l’action et la pensée peuvent encore commencer quelque chose de neuf, avant que les schèmes de la modernité et leur chiasme ne referment définitivement l’espace du possible.

Au cœur de cette relecture se trouvent deux notions essentielles dégagées par Tassin : les schèmes, structures dynamiques par lesquelles les trois activités de la vita activa (travail, œuvre, action) se dérèglent, s’envahissent ou se confondent, produisant acosmisme et désolation ; et le chiasme, ce croisement inversé, cette figure en X par laquelle les activités s’inversent paradoxalement, transformant ce qui devrait servir la liberté en instrument de sa dissolution.

C’est dans ce contexte de schèmes déréglés et de chiasme que prend tout son sens et toute sa profondeur l’an-archie de l’action. L’an-archie n’est pas le chaos ou l’absence de règle, mais l’agir sans archè : sans principe préétabli, sans autorité fondatrice, sans garantie transcendante qui assurerait à l’avance le sens ou la légitimité de l’acte. Elle désigne la capacité de commencer quelque chose de neuf dans un monde pluriel, dans l’exposition mutuelle et la contingence radicale. Cette an-archie fait écho direct au « penser sans rampe » d’Arendt : penser sans les catégories sécurisantes et les clivages rassurants qui dispensent du jugement singulier. Penser sans rampe et agir sans archè deviennent ainsi les deux faces d’une même exigence vitale face à l’asphyxie contemporaine.

Tassin articule constamment deux dimensions complémentaires : l’existentiale et l’historiale. La dimension existentiale interroge la manière dont nous existons ensemble dans notre vulnérabilité charnelle et perceptive (dialogue avec Merleau-Ponty sur la chair du monde et l’intersubjectivité). La dimension historiale analyse le déploiement des structures de la modernité et leur potentiel de cristallisation totalitaire. Ces deux dimensions s’éclairent mutuellement : les schèmes historials produisent des effets concrets sur l’existence (désolation, vulnérabilité de la vie à plusieurs), tandis que l’expérience existentiale de la pluralité révèle le dérèglement historial des activités.

Ce travail ne vise pas à simplifier Tassin, encore moins à le vulgariser. Il s’agit de dégager des sentiers dans sa forêt dense, afin que le lecteur – et moi-même – puissions nous engager véritablement dans cette pensée exigeante. Car plus que jamais, dans un monde qui manque d’air, la seule réponse digne n’est ni le retour aux anciennes archè ni la résignation, mais la capacité obstinée de penser sans rampe et d’agir sans archè, précisément dans la brèche ouverte entre ce qui fut et ce qui pourrait encore advenir.

Par où retrouver ce trésor perdu qui nous fait être qui nous sommes : une pluralité de singularités libres agissant ensemble à l’instauration d’un monde ?[1]

Dans le fil d’Ariane que je déroule patiemment à travers ma bibliothèque, ce retravail s’inscrit comme une étape nécessaire. Arendt n’a jamais voulu des disciples, mais des penseurs. Tassin a prolongé cette exigence avec une fidélité et une profondeur qui exigent du lecteur un effort comparable. Relire aujourd’hui ces textes, c’est accepter que la difficulté fasse partie de l’exercice même de la pensée, à condition qu’elle ne devienne pas un mur infranchissable.

 

[1] Le trésor de l’action politique — sa capacité à instaurer un monde humain parce que commun — semble toujours déjà perdu. Mais aussi, l’évanescence distinctive de l’action politique tient à la condition humaine de natalité, au pouvoir de commencer, de donner naissance. Or, il est possible que celle-ci puisse échapper encore à l’aliénation du monde, se révéler envers et contre tout comme une puissance de « donner lieu » ; et même encore, au sein de ce qui se dérobe, de donner lieu — asile et événement — à ce qui se dérobe : l’action humaine. Cette possibilité est encore politique, elle touche à l’humain en son trait le plus éminent. C’est elle que la philosophie a à penser, dès lors qu’elle se donne pour tâche de penser ce que nous faisons. Par où peut-elle retrouver ce trésor perdu qui nous fait être qui nous sommes : une pluralité de singularités libres agissant ensemble à l’instauration d’un monde. (Le trésor perdu, fin de l’introduction, page 47).

Le Trésor perdu de l’agir ensemble : présentation générale
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