Gauche-droite : un clivage devenu d’autant plus aigu qu’il est factice

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Né sur les bancs de l’Assemblée nationale de la Révolution française, le clivage gauche-droite concernait d’abord et avant tout la bourgeoisie. Ce n’est qu’au moment de l’affaire Dreyfus, sous l’impulsion de Jean Jaurès, que les socialistes se rallièrent à la « gauche ». L’assassinat de Jaurès en 1914, suivi de la Grande Guerre, jeta rapidement un voile sur cette origine purement bourgeoise de la distinction.

Plus tard, la construction européenne, après la disparition de De Gaulle, acheva de vider ce clivage de sa substance sur le plan économique : le Parti socialiste, tout autant que le RPR, contribua activement au développement du néolibéralisme.

Sur le plan des mœurs également, le fossé s’est considérablement rétréci : la droite a joué un rôle non négligeable dans l’adoption de la pilule contraceptive et dans la légalisation de l’avortement.

Reste aujourd’hui le « wokisme », ce délire importé des campus américains, qui polarise encore certains débats. Mais il concerne essentiellement les milieux universitaires, intellectuels et artistiques et ne touche que très marginalement la vie quotidienne de la majorité.

Plus importante, à mon sens, est la question du progrès. Là encore, le clivage gauche-droite ou progressiste-conservateur (qui ne se recouvrent d’ailleurs pas totalement) ne constitue pas un véritable fossé.

La vraie question, suivant en cela Hannah Arendt, est de savoir si nos politiques nous mènent, ou non, vers des formes de totalitarisme, et quelles figures celui-ci peut emprunter aujourd’hui. Cette interrogation est revenue au premier plan avec la pandémie de Covid et les mesures qui l’ont accompagnée – ce que l’on peut appeler, sans exagération, une véritable pandémie psychique et politique. Elle accompagne également la dérive totalitaire de la construction européenne, entamée dès le référendum de 2005 et nettement accélérée depuis 2020.

Étienne Tassin, prolongeant Arendt avec rigueur, distingue quatre formes de domination qui s’entrecroisent : la domination radicale (liée à la techno-science devenue autonome), la domination globalitaire (issue de la globalisation économique et financière), la domination intégrale (portée par l’islamisme radical) et la domination politique elle-même, lorsqu’elle se pervertit ou se laisse absorber par les autres logiques.

Un clivage devenu d’autant plus aigu qu’il est factice dissimule ainsi l’entrecroisement de ces risques totalitaires, souvent portés de manière convergente par les politiques de droite comme de gauche. L’aveuglement partagé face à ces choix – sanitaires, numériques, technoscientifiques ou supranationaux – constitue sans doute l’une des convergences les plus graves de notre temps.

Hannah Arendt elle-même, dès Les Origines du totalitarisme, et particulièrement dans la préface de 1950, posait déjà la question de la résurgence possible du totalitarisme sous des formes nouvelles.

Elle l’approfondira dans  Condition de l’homme moderne en identifiant les schèmes totalitaires à l’œuvre dans la société moderne : la double aliénation de l’homme (à la fois du monde et de la terre), le triomphe du labeur et du processus vital sur l’action et l’œuvre, et la perte progressive d’un monde commun partagé.

Penser aujourd’hui exige donc de penser sans rampe, et en particulier sans les rampes gauche et droite qui, tout en sécurisant l’esprit, nous enferment dans un cadre rassurant qui nous empêche de voir les vrais dangers. Ces rampes, en nous dispensant de l’effort du jugement singulier, nous exposent précisément à ce qu’Arendt redoutait le plus : l’incapacité à penser ce que nous faisons.

Gauche-droite : un clivage devenu d’autant plus aigu qu’il est factice
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