Pænser ou le geste du funambule ?

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Pænser ne serait-il pas le rassemblement de quatre gestes en un seul ?

Sentir d’abord – avec Proust – l’événement dans sa chair brute, dans ses cent regards qui se croisent et se superposent.

Penser ensuite – avec Arendt – sans rampe, en laissant le jugement naître dans l’incertitude.

Panser enfin – avec Weil et Stiegler – soigner sans dominer, accepter le pharmakon, faire le vide pour que quelque chose puisse respirer.

Agir alors – avec Camus et Arendt – d’une révolte mesurée, en poussant le rocher sans illusion de victoire finale.

Au centre de ces quatre gestes, comme le fil tendu sur lequel marche le funambule : le sentir.

C’est lui qui relie l’événement au jugement, le jugement au soin, le soin à l’action.

C’est lui qui empêche la chute dans l’abstraction pure ou dans l’activisme aveugle.

Le passage à l’agir est précisément la prise de risque de cette pluralité : plus on accepte le multiple, plus le risque de chute augmente.

C’est là que le lien vivant entre passé et présent devient vital.

Aujourd’hui, ce lien est souvent corrompu par les spin doctors et les mises en récit qui assombrissent les temps au lieu de les éclairer.

C’est ici que la bibliothèque prend toute sa force.

Elle n’est pas un savoir fermé, mais un réservoir vivant qui permet de nourrir et d’ajuster chacun des quatre gestes sans jamais les figer.

Arendt nous offre l’ouverture radicale du jugement sans rampe et de la natalité.

Anders nous alerte sur le décalage prométhéen et l’obsolescence de l’homme.

Stiegler nous donne les outils pour bifurquer le pharmakon et penser la néguentropie.

Illich nous rappelle la nécessité de la convivialité : des outils et des liens à échelle humaine.

Arendt et Camus partagent cette même grande force : ils refusent toute conceptualisation qui ferme. Ils maintiennent l’ouverture, l’incertitude féconde, le refus de la solution totale.

Pænser, ce serait donc marcher sur ce fil fragile : sentir le choc sans l’étouffer, le penser sans le simplifier, le panser sans le nier, l’agir sans le sacraliser, tout en maintenant vivant le lien entre passé et présent, et en puisant sans cesse dans la bibliothèque pour ajuster chacun des gestes sans jamais les enfermer.

Au bout de ce fil, là où l’équilibre devient le plus précaire, se tient Keats et sa capacité négative.

La capacité de rester dans l’incertitude, les contradictions, les doutes, sans chercher à les résoudre trop vite, sans forcer une réponse immédiate.

Une ouverture patiente qui laisse le mystère respirer.

Un équilibre précaire, jamais acquis une fois pour toutes.

Un équilibre qui se perd à chaque pas et se retrouve à chaque pas.

Pænser ou le geste du funambule ?
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