Ce matin-là il habitait la brèche

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Ce matin-là, pour un court instant, fractale du nous, il habitait la brèche d’Arendt.

Il n’était plus tout à fait dans l’ancien monde où une substance chimique tenait le système nerveux en équilibre forcé.

Il n’était pas encore dans le monde à venir, celui où le corps retrouverait son propre rythme, sans béquille.  

Il était dans l’entre-deux, dans cette faille ouverte par la rupture de la continuité.

Poisson volant de Stiegler, suspendu au-dessus de la brèche arendtienne, il goûtait l’espace vide entre deux éléments : l’eau dense du passé pharmacologique et l’air libre du futur recalibré.

Dans cette brèche intime se reflétait la grande brèche de notre temps : la perte des repères transmis, l’obligation de penser, sentir et juger par soi-même, sans armure ni récit tout fait.  

Ce que la Vita Activa nomme l’espace fragile de l’action — parole et apparition entre les hommes — il le vivait dans sa chair : énergie montant de la racine, amour traversant la nuit, trouble du lever, souci du monde qui ne lâche plus.  

Pour un court instant, fractale du nous, il habitait la brèche non comme un vide à combler, mais comme un lieu habitable, soucieux mais heureux, usés collectivement, et pourtant porteur discret d’un nouveau commencement.

Ce matin-là il habitait la brèche

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