Le Bien n’est pas affaire de politique

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Dès ses premiers écrits et jusqu’à la fin de sa vie, Arendt maintient une distinction ferme : le bien moral, dans sa profondeur véritable – l’amour, la miséricorde, la charité, la conscience individuelle – relève de la sphère privée, de la relation singulière entre personnes. 

Le politique, lui, est l’espace de la pluralité, de l’apparition publique, de l’action concertée entre égaux. Il doit se contenter d’être juste, pas nécessairement bon. Lorsqu’on prétend faire entrer le Bien dans le politique, on risque de le transformer en son contraire : une arme idéologique qui justifie toutes les dérives, toutes les exclusions, toutes les violences symboliques ou réelles au nom d’une cause supérieure.

Cette conviction était déjà présente bien avant le procès Eichmann. Arendt n’a jamais cru que la politique pouvait produire le bien moral sans se pervertir. Elle refusait la « philosophie politique » dans sa prétention à connaître et ordonner le domaine politique comme si elle détenait la clé du Bien. Pour elle, le politique ne peut pas être le lieu de la réalisation du Bien absolu sans basculer dans la tyrannie morale ou l’idéologie totalitaire.

Après avoir longtemps partagé avec Kant l’idée d’un mal radical – une volonté perverse, une intention monstrueuse –, Arendt change de perspective à la fin de sa vie, notamment après le procès d’Eichmann à Jérusalem en 1961. Elle découvre alors que le mal n’est pas nécessairement profond. Il est souvent banal, superficiel, presque mécanique : il naît de l’absence de pensée, de l’incapacité à se mettre à la place de l’autre, de l’obéissance aveugle à un système. Eichmann n’était pas un diable, mais un fonctionnaire médiocre, incapable de réfléchir. Le mal, une fois installé, peut s’étendre rapidement, comme une banalité contagieuse, puis disparaître tout aussi vite quand les conditions qui l’ont rendu possible s’effacent.

Seul le Bien, dans sa profondeur, résiste et demeure. Il ne se laisse pas réduire à une idéologie ou à un programme politique. Il appartient à la vie intérieure, à la rencontre singulière, à l’attention authentique portée à autrui.

Cette double intuition – le Bien hors du politique et le mal banal, superficiel et éphémère – mérite d’être travaillée avec urgence en ces temps de croisades multiples. Aujourd’hui, le pire se fait trop souvent au nom du Bien : on impose, on censure, on exclut, on justifie la violence symbolique ou réelle, toujours au nom d’une cause supérieure présentée comme morale. La repentance collective et la culpabilisation généralisée participent de ce même mécanisme : en diluant la responsabilité personnelle dans une faute partagée, on évite le jugement précis et on prépare le terrain à de nouvelles formes de domination.

Arendt nous rappelle, comme Camus, que en politique la fin ne justifie pas les moyens ; ce sont les moyens qui conditionnent la fin. Utiliser des moyens injustes, violents ou manipulateurs au nom d’un Bien supposé supérieur finit toujours par pervertir ce Bien lui-même. La politique doit préserver les conditions d’un monde commun où les singularités libres puissent apparaître et agir ensemble. Elle ne peut pas prétendre produire le Bien sans se pervertir. La tâche urgente n’est donc pas de charger le monde d’une culpabilité infinie ni de transformer la politique en croisade morale, mais de préserver la capacité de juger et d’agir dans la pluralité, sans illusion sur la profondeur du mal ni sur la possibilité de faire de la politique le lieu du Bien absolu.

Dans le fil d’Ariane que je déroule patiemment à travers ma bibliothèque, cette réflexion finale d’Arendt reste une boussole essentielle. Elle nous invite à une lucidité sans complaisance face aux croisades contemporaines qui se parent du manteau du Bien.

Le Bien n’est pas affaire de politique

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