« Sauver la planète » ou « sauver le climat » : slogans totalitaires et idéologisation de la science. Quand le monde, au sens d’Arendt, est en danger
Depuis des années, et avec une intensité redoublée depuis l’événement COVID, nous entendons répéter à satiété des formules telles que « sauver la planète » ou « sauver le climat ». Ces slogans, martelés par les politiques, relayés par les médias et cautionnés par une partie de la communauté scientifique, ne sont pas de simples raccourcis rhétoriques. Ils relèvent d’un schème de pensée que Hannah Arendt a identifié comme constitutif du totalitarisme : la prétention que « tout est possible ».
Dans Les Origines du totalitarisme, Arendt montre que le totalitarisme ne se contente pas de supprimer les libertés ou d’imposer une terreur physique. Il repose sur une idéologie qui prétend posséder la clé d’une loi unique – loi de l’Histoire ou loi de la Nature – capable d’expliquer et de remodeler intégralement le réel. Cette idéologie transforme l’impossible en possible, et surtout, elle détruit la pluralité humaine et le sens commun. Elle fabrique une « réalité fictive » dans laquelle toute contestation devient non pas une erreur, mais une trahison existentielle.
« Sauver la planète » ou « sauver le climat » fonctionne précisément sur ce mode. La « Planète » et le « Climat » y sont érigés en entités abstraites, presque anthropomorphisées : elles souffrent, elles sont menacées, elles doivent être sauvées par l’action collective urgente et radicale. Ces abstractions remplacent le monde au sens arendtien – ce monde commun, fait de pluralité, d’apparition des hommes les uns aux autres, de choses durables que nous habitons et que nous laissons en héritage. Le monde n’est pas la Terre brute, ni un système physique globalisé ; il est l’espace intermédiaire que les hommes créent entre eux par la parole et l’action. Le détruire, c’est aliéner les humains de leur condition terrestre tout en prétendant la protéger.
Arendt, dans Condition de l’homme moderne, met en garde contre cette aliénation terrestre moderne : la science et la technique nous ont permis de quitter la Terre du regard (conquête spatiale, mesures globales, modélisations planétaires), au point de la traiter comme un objet technique à optimiser ou à « sauver ». Mais ce faisant, nous risquons de perdre le monde que nous habitons concrètement – les lieux, les paysages, les pratiques, les débats entre égaux. La « planète » à sauver devient un prétexte pour imposer des restrictions permanentes, des contrôles de plus en plus étendus sur les modes de vie, les énergies, les déplacements. Le « tout est possible » totalitaire se pare ici des atours de la raison scientifique et de l’urgence morale : on peut tout exiger, tout transformer, tout interdire, car l’enjeu est absolu.
C’est ici que l’idéologisation de la science devient particulièrement dangereuse. La science digne de ce nom procède par doute méthodique, distinction conceptuelle rigoureuse et controverse ouverte. Elle sait, par exemple, que la température moyenne globale de surface (GMST) n’est pas une grandeur thermodynamique simple, mais un indice statistique construit sur des systèmes hors équilibre. Elle sait que sur les échelles géologiques, les variations de température ont été d’une amplitude considérable : une reconstruction récente indique que la GMST a oscillé entre environ 11 °C et 36 °C au cours des 485 derniers millions d’années.
Pourtant, une partie de la science institutionnelle, relayée par les pouvoirs publics et les médias, présente ces notions complexes comme des vérités incontestables et mobilisatrices. On fait croire qu’il est possible de mesurer et de suivre avec précision une « température moyenne de la planète », et ce sur des échelles de temps géologiques, en ramenant tout à des variations de l’ordre de +1,1 °C ou +1,5 °C affichées comme des seuils catastrophiques. Les ordres de grandeur sont oubliés ; la complexité du système Terre est réduite à la taille d’un écran de smartphone.
À 74 ans, avec une formation d’ingénieur et de physicien reçue à une époque où l’instruction insistait encore sur la rigueur conceptuelle, les dimensions, les incertitudes et les limites de la mesure, je suis profondément choqué que l’on puisse faire croire qu’il est possible de mesurer et de suivre une température moyenne de la planète sur une échelle de temps géologique. Avec les proxies utilisés dans ces reconstructions, on viole une règle élémentaire que m’ont apprise mes instituteurs de primaire : ne pas additionner des chèvres et des choux. Sans parler du scandale de prétendre connaître des températures moyennes à 0,1 degré près, comme si l’on disposait d’un thermomètre planétaire précis au dixième de degré. Les ordres de grandeur sont oubliés et tout est ramené à la taille de l’écran d’un smartphone.
Cette simplification extrême n’est pas une maladresse pédagogique innocente. Elle sert à gommer les incertitudes réelles, les limites des agrégations globales et les débats légitimes sur les indicateurs indirects paléoclimatiques (les proxies[1] en jargon climatique comme en géopolitique !). L’incertitude est effacée, la critique méthodologique (même venue de physiciens) est souvent disqualifiée moralement. La science est prise en otage, comme elle l’a été durant la crise COVID, pour légitimer une politique unique présentée comme la seule rationnelle.
Étienne Tassin, commentant Arendt, parlait de ces schèmes totalitaires qui persistent dans nos sociétés modernes : des formes de pensée qui vident le politique de sa pluralité et transforment des questions contingentes en vérités absolues à faire appliquer par la puissance administrative et technologique. Le slogan « sauver la planète » en est l’illustration parfaite. Il remplace le jugement politique – qui suppose la discussion entre pluralités – par une logique déductive implacable : la « science » a parlé, l’urgence est là, l’obéissance s’impose.
Ce qui est en danger, ce n’est donc pas « la planète » ou « le climat » – deux abstractions qui nous éloignent du réel habitable. C’est le monde : l’espace où les hommes peuvent apparaître dans leur singularité, débattre, agir ensemble sans être réduits à des profils carbone, des vecteurs de risque ou des données à optimiser. C’est la capacité même de penser ce que nous faisons, pour reprendre la formule arendtienne.
Face à cette idéologie douce, administrative et technologique, la résistance commence par le refus des slogans et par l’exercice obstiné de la pensée. Refuser de parler de « sauvetage de la planète » quand il s’agit de choix politiques contingents sur l’énergie, l’habitat ou l’économie. Distinguer clairement ce qui relève de la mesure physique rigoureuse et ce qui relève de la narration mobilisatrice. Maintenir vivant le sens commun face à la fabrication de réalité fictive.
Comme je l’écris sur ce blog depuis 2007, et plus intensément depuis l’événement COVID, penser avec Arendt n’est pas une posture nostalgique. C’est une exigence vitale pour habiter le présent sans se laisser emporter par les courants dominants. Le monde n’a pas besoin d’être « sauvé » par des experts qui prétendent tout maîtriser. Il a besoin que nous le ré-habitions, dans sa fragilité et sa pluralité.
Que ceux qui lisent ces lignes continuent à penser, à distinguer, à refuser les abstractions totalisantes. Le trésor perdu n’est pas ailleurs : il est dans cette capacité à juger sans se laisser submerger par l’idéologie du « tout est possible ».
[1] Carottes de glace (Antarctique, Groenland). Cernes des arbres. Sédiments océaniques et lacustres. Spéléothèmes (stalagmites, stalactites dans les grottes). Feuilles fossiles. Isotopes et géochimie. Ces proxies sont souvent combinés (multi-proxies) pour croiser les informations et réduire les incertitudes. Ils forment la base des reconstructions paléoclimatiques.
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