Différence entre érudition et pensée — L’érudition comme rampe

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Il y a une différence fondamentale, et souvent mal perçue, entre érudition et pensée.

L’érudition est la maîtrise savante d’un corpus : connaître les textes, les dates, les références, les filiations, les débats secondaires. Elle accumule, classe, compare, cite avec précision. Elle est précieuse, nécessaire même, comme outil. Mais elle reste dans l’ordre du savoir déjà constitué. Elle s’appuie sur ce qui a déjà été pensé, classé, autorisé. Elle offre des repères, des contextes, des autorités.

La pensée, au sens fort où l’entend Arendt (et Tassin à sa suite), est autre chose. Elle est l’activité par laquelle on affronte l’événement dans sa nouveauté, sans pouvoir s’appuyer entièrement sur ce qui précède. Elle consiste à penser ce que nous faisons, ici et maintenant, dans la singularité de la situation. Elle exige de se tenir dans la brèche, de juger sans rampe préétablie.

C’est pourquoi l’érudition peut devenir une rampe — et souvent une rampe très confortable. Quand elle se transforme en autorité, elle dispense du jugement personnel. On cite Aristote, Platon, Kant, ou même Arendt elle-même, non pour penser avec eux dans le présent, mais pour s’abriter derrière leur prestige. On remplace le risque de la pensée par la sécurité de la référence. On croit penser parce qu’on sait beaucoup, alors qu’on ne fait que répéter ou organiser un savoir déjà là.

Arendt elle-même mettait en garde contre cette tentation. Elle n’était pas une érudite au sens académique classique. Elle lisait les anciens avec une attention inquiète, parfois violente, pour en arracher des éclats qui puissent encore parler à notre époque. Elle assumait la rupture avec la tradition comme autorité, tout en restant nourrie par elle. C’est exactement ce que Tassin appelle, dans Le Trésor perdu, « penser sans rampe » : non pas rejeter l’héritage, mais refuser qu’il devienne une béquille qui nous évite de regarder ce qui arrive réellement.

L’érudition devient dangereuse lorsqu’elle se fait rempart contre l’événement. Elle permet alors de nommer trop vite (« c’est du platonisme », « c’est du cartésianisme », « c’est du progressisme ») sans avoir à affronter la singularité de ce qui surgit. Elle transforme la pensée en commentaire savant, alors que la pensée authentique est toujours risquée, exposée, parfois solitaire.

Dans le fil d’Ariane que je déroule patiemment à travers ma bibliothèque, cette distinction est décisive. Je ne cherche pas à accumuler de l’érudition pour me protéger, mais à penser sans rampe, même si cela signifie parfois relire les anciens de manière « déformante » ou « violente », comme le faisaient Benjamin ou Arendt elle-même.

La vraie question n’est donc pas « faut-il être érudit ou non ? », mais : L’érudition sert-elle à penser, ou sert-elle à éviter de penser ?

 
 
 
 
 
...
Différence entre érudition et pensée — L’érudition comme rampe
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article