Soucieux mais heureux
Soucieux mais heureux.
Soucieux de moi.
Soucieux des autres à qui je suis relié.
Soucieux du monde.
Heureux de vivre.
Ce matin, avant même que le jour ne se lève vraiment, ces cinq lignes se sont posées simplement, comme une petite équation existentielle.
Le souci n’est pas l’angoisse qui ronge, ni l’inquiétude qui paralyse. Il est l’attention vigilante, presque tendre, à ce qui est fragile et précieux : à soi-même dans sa vulnérabilité, aux autres auxquels nous sommes reliés, au monde commun que nous risquons chaque jour de laisser s’asphyxier.
Et pourtant, au cœur même de ce souci, une joie discrète, presque têtue : celle d’être vivant, de pouvoir encore sentir, penser, aimer, agir.
Cette tension me fait penser au Sisyphe heureux de Camus. Camus nous montre Sisyphe redescendant sa montagne, conscient de la vanité éternelle de sa tâche, et pourtant affirmant : « Il faut imaginer Sisyphe heureux. » Le bonheur ne naît pas de l’illusion que la pierre restera au sommet, mais de la lucidité même avec laquelle on assume la répétition, la lutte, l’absurde.
De la même façon, le souci dont je parle n’est pas une plainte passive. Il est une vigilance active, une manière d’habiter le monde sans se détourner de sa fragilité. Être soucieux du monde tout en restant heureux de vivre, c’est refuser à la fois l’indifférence et le désespoir. C’est affirmer, comme Sisyphe, que l’on peut trouver une forme de joie dans l’effort lucide, dans l’attention maintenue malgré tout.
Arendt et Tassin nous aideraient sans doute à préciser cette intuition. Le souci du monde commun, la vigilance face à l’acosmisme, la nécessité de rester exposé sans se laisser dévorer par l’asphyxie moderne : tout cela n’est pas incompatible avec une joie profonde, celle qui naît de la conscience d’exister et de la capacité, même fragile, d’agir ensemble.
Soucieux mais heureux.
Peut-être est-ce là, dans cette petite formule matinale, une des formes les plus modestes et les plus tenaces de résistance : celle qui consiste à porter le souci sans se laisser écraser par lui, à redescendre la montagne chaque jour en sachant qu’il faudra la remonter, et à y trouver malgré tout une raison d’être heureux.
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