La disparition de l’évènement : un blog pour comprendre

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

La disparition de l’évènement : un blog pour comprendre

Comme la philosophie, ce blog est né de l’étonnement.

En 2007, mon étonnement portait sur le travail et la valeur centrale qu’on lui accordait sans jamais creuser sa signification profonde. On en faisait un slogan, un étendard, un impératif moral, tout en vidant le concept de sa substance. Ce bavardage incessant autour de « la valeur travail » m’avait déjà alerté : nous ne pensions plus ce que nous faisions de l’une des activités fondamentales de l’existence humaine.

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Ce slogan avait d’ailleurs une résonance historique troublante. « Le travail rend libre » (Arbeit macht frei) et « Tout est possible » étaient deux formules centrales de la propagande nazie. Voir, soixante-dix ans plus tard, un dirigeant politique français comme Nicolas Sarkozy marteler avec insistance « la valeur travail » comme remède à tous les maux de la société, sans jamais interroger sérieusement ce que recouvre réellement cette notion, m’avait frappé par sa proximité rhétorique avec ces vieux refrains. La forme change, le fond reste : instrumentaliser le travail comme valeur morale absolue tout en refusant d’en penser les implications anthropologiques et politiques.

Cette absence de pensée perdure aujourd’hui dans le refus même de penser ensemble travail et retraite, y compris chez des organisations dont c’est pourtant la raison d’être.

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Vingt années plus tard, en 2026, mon étonnement est plus grave encore. Il porte sur la capacité collective à effacer l’un des plus grands événements dont j’ai été témoin au cours de ma vie : Apollo, les premiers pas humains sur la Lune en 1969. Cet exploit technique, humain, symbolique, fruit d’une durée longue, d’un effort collectif exceptionnel et d’une pluralité d’intelligences, est aujourd’hui nié avec une légèreté stupéfiante par une partie croissante de la population, y compris chez des esprits que l’on pourrait croire avertis.

Entre ces deux étonnements, vingt années se sont écoulées, marquées par un flot ininterrompu de bavardage au milieu d’événements tous plus révélateurs les uns que les autres. Et au cœur de ce flot, on observe une chute catastrophique de la pensée.

Ce n’est plus seulement la pensée qui est affaiblie : c’est la capacité même à penser l’événement dans sa singularité, sa densité, son irréductible réalité. Nous sommes passés du bavardage sur les concepts à la négation des faits les plus manifestes. Du refus de creuser la signification du travail à la négation pure et simple d’un exploit humain qui avait émerveillé l’humanité entière.

La notion même d’événement mérite aujourd’hui d’être interrogée avec rigueur, tant elle semble à la fois saturer l’information et disparaître de l’histoire.

Nous vivons une époque paradoxale où les « événements » sont partout et nulle part. D’un côté, le flux médiatique et numérique produit en continu une masse écrasante de micro-événements, de réactions, de polémiques et d’images chocs. De l’autre, les événements véritables — ceux qui ont une densité historique, une épaisseur anthropologique et une capacité à structurer la mémoire collective — tendent à s’effacer, soit par effacement médiatique, soit par déni pur et simple.

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Quelques exemples récents illustrent cette double disparition :

  • Le 11 septembre 2001, événement fondateur du XXIe siècle, a été rapidement réduit à un récit géopolitique univoque, puis instrumentalisé, puis progressivement noyé dans les théories du complot ou dans l’oubli sélectif.
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  • Les attentats islamistes en France et en Europe Madrid (11 mars 2004), Londres (7 juillet 2005), Charlie Hebdo (7 janvier 2015), Bataclan (13 novembre 2015), Nice (14 juillet 2016), qui ont marqué profondément les sociétés européennes, ont été rapidement minimisés, relativisés ou transformés en sujets de « vivre-ensemble » et de lutte contre « l’islamophobie », au point que leur dimension civilisationnelle et totalitaire est souvent passée sous silence.
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  • Le référendum français de 2005 sur le Traité constitutionnel européen, où le « non » l’a emporté clairement, a été purement et simplement annulé par le traité de Lisbonne.
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  • Le mariage pour tous (2013), évènement fabriqué et présenté comme une avancée sociétale évidente, a été imposé par un schéma totalisant appliqué à la société tout entière : redéfinition légale de la famille, transformation des repères anthropologiques fondamentaux, et marginalisation rapide de toute contestation.
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  • Les accords de Minsk (2014-2015), censés apporter la paix en Ukraine, ont été signés, violés, commentés, puis effacés de la mémoire officielle.
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  • Les manifestations contre la loi Travail, Nuit debout, et surtout le mouvement des Gilets jaunes : immenses explosions populaires qui ont duré des mois, exprimé une colère profonde, mais qui ont été rapidement réduites à des images de violences ou à des « moments » folkloriques.
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  • La crise du Covid et la politique vaccinale massive, puis reléguée au rang de « parenthèse ».

Dans chaque cas, on observe le même mouvement : saturation médiatique initiale, puis effacement progressif ou déni organisé. L’événement n’est plus ce qui fait date et oblige à penser ; il devient un matériau consommable, puis jetable — ou, lorsqu’il est fabriqué, un outil de reconfiguration sociale imposé sans réel débat.

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Pour Hannah Arendt, deux exigences restent essentielles :

La pensée doit rester attachée à l’événement. Sans cet ancrage dans ce qui advient réellement, elle tourne à vide, se détache du monde commun et finit par vouloir se faire maîtresse de l’action, avec tous les désastres que l’histoire nous a montrés.

L’action, quant à elle, a son sens en elle-même et non dans un but extérieur. Sa grammaire et sa syntaxe oubliées sont la pluralité (la présence des autres dans leur irréductible différence) et la natalité (la capacité toujours renouvelée de commencer quelque chose de nouveau). Quand ces dimensions disparaissent, l’action se réduit à de l’administration, à des comportements automatiques ou à des simulacres de participation.

Sans événements pensés, il n’y a plus de politique possible.

Car la politique, au sens arendtien, naît de l’action et de la parole dans l’espace public, à partir de ce qui advient réellement. Si l’événement est dissous dans le flux ou nié — ou lorsqu’il est fabriqué et imposé —, la pensée perd son ancrage, l’action devient réflexe ou simulacre, et le monde commun se désagrège.

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Étienne Tassin, prolongeant Arendt, a pointé avec lucidité les dangers totalitaires contemporains : non seulement le totalitarisme politique classique, mais aussi celui radical de la science devenue technoscience, celui globalitaire de l’économie mondialiste, et celui religieux porté par l’islam dans sa version politique. Ces nouveaux schèmes totalitaires se nourrissent précisément de la disparition des événements pensés : ils prospèrent dans le vide laissé par une pensée qui ne s’attache plus à ce qui advient réellement.

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L’impensé majeur reste cependant le soubassement économique et numérique de la globalisation : ce que j’appelle la numérisation économique et la numérisation technologique. Elles ont construit de véritables « fascias mondiaux » qui enserrent les nations et les civilisations, et qui se révèlent brutalement lors des événements mondiaux : Covid, Ukraine, 7 octobre et Gaza, tensions à Ormuz…

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Un remplacement particulièrement insidieux s’opère aujourd’hui : celui de l’événement réel par la modélisation d’un futur catastrophique. On ne parle plus des mondes communs concrets, des différentes façons de vivre dignement sur Terre, mais d’abstractions globales nommées « Planète » et « Climat ». Ces abstractions permettent de justifier des politiques totalisantes qui menacent précisément les mondes vécus, les cultures, les modes d’existence singuliers. L’événement concret est effacé au profit d’un scénario modélisé qui sert de justification à une gestion centralisée et uniformisante.

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C’est précisément ce vide que je tente d’interroger depuis 2007

Comment une civilisation peut-elle à la fois être submergée d’informations et devenir incapable de conserver la mémoire vive des événements qui la constituent ?

Comment passe-t-on du bavardage sur « la valeur travail » à la négation d’un exploit humain comme les premiers pas sur la Lune ?

Cette disparition de l’événement véritable est au cœur de la crise contemporaine. Elle explique en grande partie l’assèchement de la pensée, même dans les milieux qui s’en réclament.

 

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Elle rend urgente la démarche de pænser sans rampe : retrouver le contact avec l’événement dans sa singularité, résister à sa dilution ou à son déni, et maintenir ouvert l’espace où la pensée peut encore s’attacher à ce qui advient réellement.

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