La fin d’une ère, le début d’une autre : deuxième note méta sur « l’évènement Ormuz »

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

La fin d’une ère, le début d’une autre : deuxième note méta sur « l’évènement Ormuz »

Ce mercredi 22 avril 2026, le silence autour des deux premiers billets se prolonge. Une vingtaine de visites. Aucun commentaire.

L’évènement, lui, continue son cours lent et lourd. Le blocus du détroit d’Ormuz reste en place, les prix des carburants se maintiennent à des niveaux élevés, les tensions sur le soufre et l’acide sulfurique se propagent, et les premiers manques de pièces commencent à apparaître dans les garages.

Ce qui se dessine derrière ces faits concrets dépasse largement la seule question énergétique. Nous sommes en train de vivre la fin d’une ère : celle de la globalisation triomphante, présentée comme un espace infini, fluide, autorégulé par le « doux commerce » et la concurrence heureuse. Cette ère rêvait d’un monde sans frottement, où les « fascias » (chaînes d’approvisionnement, réseaux numériques, infrastructures technologiques, dépendances énergétiques) reliaient tout sans jamais se bloquer vraiment.

Et nous entrons, semble-t-il, dans le début d’une autre ère : celle où ces mêmes « fascias », devenus extrêmement serrés, se révèlent être un étau. Un étau numérique, économique et technologique qui impose à l’humanité une communauté de destin brutale, involontaire, souvent subie.

La fin d’une ère, le début d’une autre : deuxième note méta sur « l’évènement Ormuz »

Le Covid, la guerre en Ukraine, le 7 octobre et Gaza, et maintenant Ormuz ne sont pas des accidents isolés. Ils sont les moments où ce tissu conjonctif mondial se crispe. Chaque fois, un point de passage étroit, une dépendance cachée, une route maritime stratégique vient rappeler que notre modèle hyper-optimisé repose sur une infrastructure commune fragile. La « concurrence coopérative », cet oxymore central, montre ici toute son incohérence : on maximise la rivalité pour l’efficacité, tout en comptant tacitement sur une stabilité géopolitique et logistique que personne n’assume vraiment de penser politiquement.

Dans ce passage d’une ère à l’autre, le silence qui entoure toute tentative de penser l’événement lentement, à partir du proche, n’est pas surprenant. Il confirme une incapacité profonde à penser à partir des événements eux-mêmes. La pensée est devenue bavardage idéologique : elle commente, elle moralise, elle classe, elle propose des solutions toutes faites, mais elle ne s’attache plus à l’évènement dans sa nouveauté et sa pluralité concrète.

Ce refus de penser laisse alors le champ libre à des mains tout sauf innocentes : celles des spin doctors et des experts en solutions, sous la garde vigilante d’une presse qui formate plus qu’elle n’informe.

La fin d’une ère, le début d’une autre : deuxième note méta sur « l’évènement Ormuz »

Hannah Arendt, en suivant Karl Jaspers dans l’essai « Karl Jaspers : Citoyen du monde ? »[1], refuse catégoriquement l’idée d’un gouvernement mondial. Pour elle, un tel gouvernement ne pourrait être qu’une superstructure administrative universelle qui écraserait la pluralité des mondes politiques concrets. « Nul ne peut être citoyen du monde comme il est citoyen de son pays », écrit-elle. Le politique naît de la pluralité irréductible des communautés particulières ; il est l’espace où des êtres différents apparaissent et agissent ensemble.

 

[1] Men in Dark Times (Vies politiques) (1968)

La fin d’une ère, le début d’une autre : deuxième note méta sur « l’évènement Ormuz »

Étienne Tassin, dans son livre posthume Pour quoi agissons-nous ? Questionner la politique en compagnie d’Hannah Arendt, prolonge et actualise cette mise en garde. Il montre que le risque totalitaire contemporain n’est plus seulement la terreur classique, mais une domination plus insidieuse : la gouvernance globale des risques, l’uniformisation technique des comportements, la substitution de l’action politique (praxis) par une administration mondiale des vies. Le Covid a été un laboratoire de cette forme « douce » de totalitarisme : coordination sanitaire mondiale, pression à l’uniformisation, délégitimation des approches nationales divergentes. Ormuz et les crises en chaîne depuis 2020 vont dans le même sens : chaque fragilité des fascias pousse à une coordination globale toujours plus étroite, au nom de l’efficacité ou de la survie commune.

Pourtant, c’est précisément dans ce basculement que la nécessité de penser devient la plus urgente. Non pas pour proposer une nouvelle idéologie globale, mais pour apprendre à habiter consciemment cette communauté de destin imposée, sans la nier, sans la sacraliser, et sans la laisser entièrement aux mains des experts et des narratifs prêts à l’emploi.

Ce blog tente modestement de maintenir cet espace : regarder l’événement sans hâte, depuis le lieu où nous sommes, en préservant la pluralité des expériences et la lenteur nécessaire à toute pensée qui ne veut pas se réduire au bavardage.

Le silence actuel ne rend pas cette tentative vaine. Il en souligne, au contraire, la nécessité.

À suivre, lentement.

Publié dans Ormuz, Conversations

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