Le soubassement numérique oublié de la puissance américaine : conteneurs, informatique et la naissance du supercapitalisme
Dans tous les commentaires de ce matin, à chaud et donc trop rapides, le point le plus fort des États-Unis — le contrôle du soubassement numérique de la globalisation — est régulièrement oublié. Ce soubassement, infrastructure discrète mais décisive, est né paradoxalement de la défaite militaire au Vietnam, par l’association inédite des porte-conteneurs et de l’informatique naissante.
La conteneurisation moderne, imaginée par Malcolm McLean dès les années 1950, trouve son véritable banc d’essai à grande échelle pendant la guerre du Vietnam. L’armée américaine, confrontée à un cauchemar logistique, déploie massivement les navires et les ports conteneurs.
Ce qui était une innovation commerciale devient un standard militaire, puis mondial. Mais la rupture décisive tient à son mariage avec l’informatique : pour suivre des millions de boîtes identiques circulant sur terre, mer et rail, il faut des bases de données, des logiciels de gestion, des réseaux de communication. Le « paquet » physique rencontre le « packet » de données.
De cette rencontre naît le soubassement numérique de la globalisation que nous connaissons encore : GPS, câbles sous-marins de fibre optique, protocoles Internet, standards techniques, systèmes de paiement dominés par le dollar, puis cloud computing et plateformes de supply chain. Ces couches basses, invisibles et pourtant incontournables, constituent un levier structurel de puissance.
Ce constat fait directement écho à l’analyse que Robert Reich développe dans Supercapitalisme (2007), ouvrage dont j’ai rendu compte sur ce blog en 2008 (« Quand le supercapitalisme menace la démocratie »)[1]. Reich montre comment, à partir de la fin des années 1970, trois forces convergentes — la mondialisation, les nouvelles technologies et la déréglementation — ont fait exploser l’ancien compromis du « capitalisme démocratique » d’après-guerre. Les chaînes d’approvisionnement globales, rendues possibles par la conteneurisation et l’informatique, ont permis aux entreprises américaines (et bientôt aux autres) de segmenter la production à l’échelle planétaire, de rechercher inlassablement les coûts les plus bas, et de maximiser la valeur pour l’actionnaire et le consommateur. Le conteneur et l’ordinateur ont été les outils concrets de cette hyper-compétition. Ce qui profite aux consommateurs (choix infini, prix bas) et aux investisseurs (rendements élevés) érode en retour la capacité des citoyens à poursuivre le bien commun via la démocratie. Les entreprises cessent d’être des « citoyens corporatifs » et deviennent des machines à concurrence impitoyable.
La défaite au Vietnam apparaît ainsi sous un jour doublement paradoxal : échec militaire et politique, elle a pourtant accéléré la mutation logistique et technologique qui a pavé la voie au supercapitalisme. Victoire dans la défaite sur le terrain des flux.
Aujourd’hui, ce soubassement est contesté — câbles chinois, BeiDou face au GPS, systèmes de paiement alternatifs, poussée vers la « souveraineté numérique ». La fragmentation s’annonce. Mais sa résilience tient à son caractère structurel : réseaux d’interdépendance, standards largement adoptés, écosystème d’innovation difficile à répliquer.
Penser l’événement, c’est aussi voir ces infrastructures invisibles qui tissent le monde commun. Au-delà des crises immédiates, la puissance — et la tension entre économie et démocratie — se joue dans ces soubassements discrets, nés d’expériences douloureuses et transformés en avantage structurel durable.
Comme le soulignait Reich, et comme Hannah Arendt nous invite à le faire, la première tâche du citoyen reste de nommer clairement les mécanismes à l’œuvre. Les États-Unis sauront-ils défendre et actualiser ce soubassement face à la montée des fragmentations ? Ou assisterons-nous à un lent effritement de ce qui reste l’un de leurs atouts les plus profonds ?
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