Le Trésor perdu. Première traversée : Politique et philosophie (1/2)
« L’escalier à double révolution du château de Chambord. Deux trajectoires qui s’entrelacent sans se croiser : monter et descendre en même temps, entre action et pensée, entre aujourd’hui et hier. »
Je commence la lecture lente du premier chapitre du livre d’Étienne Tassin. Sans rampe ni fil continu de la tradition, je monte et descends l’escalier de la pensée – un double aller-retour incessant : entre aujourd’hui et hier, entre l’action et la pensée –, comme un pont fragile jeté sur la brèche entre passé et futur.
C’est en assumant la rupture avec la tradition — qui n’est pas la perte de ce qu’elle a tramé mais la perte de son autorité —, que nous pouvons rendre possible une philosophie adéquate à notre temps quand ce temps est lui-même un temps de rupture et de désarroi, époque sans équivalent dans l’histoire.
L’historicité du penser[1] et la rupture époquale[2] nous offrent de regarder les œuvres de la tradition avec des yeux nouveaux, libérant un sens neuf et une attention inquiète. Cette manière de lire, certes « déformante » et « violente », permet de faire advenir une véritable compréhension de la condition humaine en lieu et place de la simple réaffirmation des vieilles vérités.
Cette violence de l’interprétation, Arendt l’utilise pour redonner un éclat nouveau aux œuvres anciennes comme pour éclairer d’un jour inédit les événements nouveaux. Son souci de restituer, depuis la brèche, un présent de pensée morcelé mais vivant, et de rapporter l’interrogation philosophique à son « intérêt pour la politique », est la condition d’une pensée capable de conjoindre l’élucidation du concept et la compréhension de l’époque, l’élucidation de la condition humaine et la compréhension de la modernité.
Cette posture nous conduit directement à l’itinéraire d’Arendt. Formée à la philosophie contemplative, elle est contrainte par l’histoire à une double révolution[3] : de la pensée elle se jette dans l’action, puis le fait d’avoir agi la rejette dans la pensée – mais une pensée désormais attachée à l’événement comme le cercle à son centre.
Arendt inverse ainsi l’ordre platonicien : au lieu de quitter le monde pour monter vers l’intelligible, l’esprit plonge dans une réalité douloureuse, inacceptable, voire insoutenable – et philosophiquement monstrueuse.
De cet itinéraire naît une politique de la pensée. Arendt refuse la « philosophie politique » classique qui traite le politique comme un simple objet extérieur à connaître et à ordonner depuis une position surplombante. Elle dissocie la pensée (thinking) de la contemplation pure (theôria) pour l’articuler au jugement (judging). Le politique n’est plus l’objet de la philosophie, mais son mode d’être même : une pensée mondaine (du monde), incarnée, qui saisit la chose en sa chair – chair du monde, chair de l’exister politique d’une pluralité humaine.
La pluralité, condition première de l’action, devient aussi condition de la pensée lorsqu’elle veut élucider « ce que nous faisons ». Penser devient alors un geste éminemment politique, même dans la solitude et le retrait.
C’est dans ce cadre qu’émerge le conflit des facultés : non pas un simple désaccord entre disciplines, mais un affrontement profond entre la faculté de penser (qui exige retrait et solitude) et la faculté d’agir (qui exige pluralité et apparition publique). Cette tension structurelle est au cœur de la crise entre cité et philosophie.
On peut concevoir le travail philosophique d’Arendt en contrepoint du constat de Leo Strauss selon lequel une philosophie politique moderne est aujourd’hui impossible et inutile. Car, dans le temps où Strauss diagnostique son impossibilité, Arendt, qui s’est déjà explicitement éloignée de toute « philosophie politique », développe activement les éléments d’une intelligence philosophique du présent à l’épreuve du totalitarisme.
C’est donc dans le conflit de la cité et de la philosophie qu’il faudra repérer cette intelligence, par une analyse des anathèmes réciproques. Mais, parce que cette crise relève d’un « conflit des facultés » et non d’un simple conflit politico-épistémologique, parce qu’elle affecte le rapport de la faculté de penser à la faculté d’agir et pas seulement le rapport de disciplines académiques entre elles, cette crise est en même temps foncièrement philosophique.
Trois rapports conflictuels se conjuguent pour délimiter l’espace du problème : celui, politique, de la philosophie avec la cité depuis le procès et la mort de Socrate ; celui, époqual, de la philosophie avec l’événement central de la modernité que résume le nom d’Auschwitz ; celui, structurel, de la pensée avec l’action.
Comme l’a remarqué Margaret Canovan, si l’hostilité de la philosophie envers la vie politique, dans sa détermination platonicienne, résulte du conflit qui a opposé la cité démocratique et Socrate, « Arendt suggère que l’utopie antipolitique platonicienne est une manière de résoudre un conflit qui se serait élevé même sans le procès de Socrate, à savoir un conflit au sein du philosophe lui-même entre deux genres d’expériences : la vie du citoyen et la vie de l’esprit ». Il faut donc reprendre la question de savoir ce qu’est la philosophie politique (et ce qu’elle pourrait être aujourd’hui) depuis le conflit initial qui s’est cristallisé autour du procès de Socrate et l’interprétation qu’en a donnée Platon.
En lisant ces pages en 2026, six ans après avoir lu en urgence la Partie II pendant le confinement, je suis frappé par un phénomène que je rencontre même chez des personnes proches d’Arendt : le refus obstiné d’employer le mot « totalitarisme » pour qualifier ce qui s’est passé en 2020-2021. Comme si nommer ainsi l’évènement risquait de briser quelque chose en eux.
La réaction récente d’un cousin philosophe, spécialiste de Platon, m’a particulièrement interpellé. Elle montre, me semble-t-il, un refus plus large de prendre en compte la rupture de la tradition. Qu’on s’appuie sur elle, comme lui, ou qu’on la combatte, comme ses adversaires politiques, on continue dans les deux cas à la traiter comme une autorité qui tiendrait encore. On reste prisonnier de l’ancien schéma, au lieu d’assumer que cette autorité est perdue et d’apprendre à penser sans rampe dans la brèche.
Pourtant, c’est précisément ce que Tassin et Arendt nous demandent : ne pas ignorer le « cœur » de l’époque, ne pas s’y engloutir, ne pas déclarer la fin de toute pensée, mais prendre en charge cette rupture et inventer la modalité nouvelle de la compréhension.
Ces premières pages me confirment que la pensée digne de ce nom aujourd’hui doit rester fidèle à l’événement, laisser la pluralité la traverser, et refuser les consolations extérieures ou les modèles préfabriqués. Sans rampe, sans fil continu de la tradition, nous continuons ce double aller-retour : monter et descendre l’escalier de la pensée, entre aujourd’hui et hier, entre l’action et la pensée, dans la brèche ouverte. La traversée est lente, mais elle est déjà éclairante.
[1] L’historicité désigne le fait que toute pensée humaine est située dans le temps, marquée par son époque, et qu’elle n’est jamais « intemporelle » ou « éternelle ». La pensée n’est pas une contemplation pure qui surplombe l’histoire ; elle émerge toujours d’une situation historique concrète, avec ses ruptures, ses crises et ses conditions matérielles et existentielles. Tassin parle de l’historicité du penser pour souligner que la pensée d’Arendt (et toute pensée sérieuse aujourd’hui) doit assumer qu’elle est elle-même historique. Elle ne peut plus prétendre à une vérité universelle et atemporelle comme le faisait la tradition philosophique classique (de Platon à Hegel). C’est ce qui rend possible la lecture « avec des yeux neufs » : parce que nous savons que notre propre pensée est datée et située (dans la brèche post-totalitaire, post-moderne, et en 2026 dans ton cas), nous pouvons relire les œuvres anciennes sans les traiter comme des autorités intouchables, mais comme des ressources à arracher et à réactiver. C’est proche de l’idée arendtienne de « pensée sans rampe » et de la perte d’autorité de la tradition. La pensée doit se faire dans l’intervalle entre passé et futur, sans s’appuyer sur un fil continu et autoritaire de l’histoire.
[2] « Époqual » (adjectif forgé sur « époque ») qualifie quelque chose qui caractérise ou définit une époque entière, qui marque une discontinuité majeure, un changement de « régime » historique. Ce n’est pas un événement ordinaire, mais une transformation profonde qui redéfinit les conditions mêmes de l’existence collective (ce qui fait monde, ce qui fait sens, ce qui est possible ou impossible). Ici, la rupture époquale désigne la cassure historique radicale du XXe siècle (totalitarismes, guerres mondiales, Shoah, bombe atomique, etc.), qui a définitivement rompu le fil de la tradition occidentale. Ce n’est pas une crise parmi d’autres : c’est une rupture qui fait époque, c’est-à-dire qui inaugure un nouveau « temps » où les repères anciens (autorité de la philosophie, sens du politique, monde commun) ont perdu leur évidence et leur force contraignante. Tassin et Arendt insistent : nous vivons dans cette rupture époquale. C’est pourquoi il faut une pensée « adéquate à son temps » — une pensée qui assume cette discontinuité au lieu de vouloir la réparer nostalgiquement ou de l’ignorer dans un progressisme naïf. La modernité, puis le totalitarisme, ont opéré une rupture époquale : les « lois » implicites de la vie politique et de la pensée (ce qui compte comme monde commun, comme action, comme liberté) ne sont plus les mêmes. Chez Tassin, ce terme revient souvent : il parle par exemple d’« acosmisme époqual » (la perte du monde comme trait définissant notre époque), pour distinguer ce qui est structurel à l’époque moderne de phénomènes plus ponctuels.
[3] Cf. Thierry Ternisien d’Ouville, Penser avec Hannah Arendt, « Genèse d’une personne politique », pages 11-46, Chronique Sociale, 2017.
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