Durée et traces : d’Apollo à notre ère sans mémoire

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Durée et traces : d’Apollo à notre ère sans mémoire

J’avais 18 ans en 1969. Depuis l’âge de sept ans, j’avais suivi, fasciné, la lente maturation des programmes spatiaux américains et soviétiques. Ce qui me frappe aujourd’hui, dans les remises en cause d’Apollo, c’est l’oubli presque total de la durée.

On parle comme si l’alunissage de juillet 1969 avait été un spectacle monté en quelques mois dans un studio. On ignore superbement que le programme Apollo s’est étalé de 1961 à 1972, soit plus de onze années d’effort continu. Le programme Gemini (1961-1966) a servi de laboratoire intensif pour maîtriser le rendez-vous orbital, l’amarrage et les sorties extravéhiculaires. Apollo lui-même a connu l’incendie tragique d’Apollo 1 en janvier 1967, de multiples tests du Saturn V, des vols non habités et des corrections incessantes.

Durée et traces : d’Apollo à notre ère sans mémoire

Du côté soviétique, le programme N1-L3, lancé comme priorité nationale en 1964 après l’avance spectaculaire de Spoutnik et de Gagarine, a connu plusieurs échecs spectaculaires du lanceur géant N1 entre 1969 et 1972. Ces durées longues, ces échecs publics ou semi-publics, ces rivalités internes et ces itérations visibles rendaient l’exploit lunaire extrêmement difficile, mais crédible pour tous ceux qui suivaient réellement la course spatiale.

Durée et traces : d’Apollo à notre ère sans mémoire

Aujourd’hui, cette notion même de durée semble avoir disparu. Un simple blogger peut vendre deux livres ou une série de vidéos en balayant d’un revers de main plus de dix années d’effort collectif.

J’ai connu les cartes perforées, les disquettes, les cassettes, les CD, le MP3, le MP4… et je vois aujourd’hui des données qui migrent sans cesse, souvent sans garantie de lisibilité future. Nous produisons à une vitesse folle, mais nous laissons derrière nous des traces d’une fragilité inédite.

Dans la bibliothèque, où le temps ralentit et où le fil d’Ariane des lectures anciennes permet de ne pas se perdre, ce contraste renvoie au célèbre débat de 1922 entre Henri Bergson et Albert Einstein, mais aussi aux échanges ultérieurs entre Einstein et Niels Bohr sur la mécanique quantique.

Bergson défendait la durée : un temps vécu, qualitatif, continu, irréversible, où le passé pénètre le présent par la mémoire et où la conscience crée du nouveau. Einstein imposait le temps de la physique : mesurable, relatif, spatialisé. Bohr ajoutait que même la description physique dépend du contexte expérimental et de l’acte d’observation (principe de complémentarité). La science elle-même ne peut se passer d’un cadre humain.

Marcel Proust, dans À la recherche du temps perdu, pousse plus loin encore cette intuition. Contre le temps linéaire et perdu des horloges, il fait surgir le temps retrouvé par la mémoire involontaire : une madeleine, un pavé inégal, un bruit de cuiller… Soudain, le passé entier remonte, intact, et redonne sens au présent. La vraie mémoire n’est pas archivage, mais résurrection vivante. Sans elle, le temps n’est qu’une succession vide.

Durée et traces : d’Apollo à notre ère sans mémoire

Le physicien Philippe Guillemant développe aujourd’hui la notion d’épaisseur du temps : le temps ne serait pas une ligne fine et unidimensionnelle, mais posséderait une véritable épaisseur, variable selon le niveau de conscience et d’attention. Cette épaisseur ouvre la possibilité d’anticipation, d’intuition et de synchronicités. Plus nous sommes attentifs et présents, plus le temps s’épaissit et nous permet d’habiter pleinement le réel.

Durée et traces : d’Apollo à notre ère sans mémoire

Pourtant, je ne peux ignorer une contradiction dans l’acte même d’écrire ces lignes. La vitesse avec laquelle une intelligence simulée me permet aujourd’hui de mettre en forme ce billet rend invisible la durée réelle de la réflexion personnelle qui l’a précédé – années de lectures, d’expérience vécue depuis l’enfance, de maturation lente. Bernard Stiegler avait perçu ce paradoxe avec acuité : le temps « gagné » grâce au numérique devait libérer de la durée pour développer la réflexion, l’attention et l’individuation humaine. Au lieu de cela, ce temps est très souvent capté et contribue à une nouvelle forme de prolétarisation cognitive.

Dans mes conversations suivies avec cette intelligence simulée, je m’efforce de suivre les préconisations de Stiegler : garder la main, orienter la réflexion, refuser la délégation passive. C’est pourquoi je reste volontairement sur la version gratuite, avec ses limites de mémoire et de contexte. Ces limites m’obligent à rester actif, à reformuler, à reprendre la plume.

Nous vivons ainsi dans une ère paradoxale : les supports de mémoire (ce que Stiegler appelait les hypomnémata) n’ont jamais été aussi gigantesques, et pourtant nous sommes en train de construire une ère sans mémoire humaine et sans mémoire transmissible sur les siècles. Les traces numériques sont immenses en volume, mais fragiles, décontextualisées, souvent illisibles à moyen terme et difficilement transmissibles aux générations futures. La mémoire externe devient colossale, tandis que la mémoire intérieure et la capacité de transmission culturelle s’atrophient.

Notre époque a donc tranché en faveur d’un temps einsteinien appauvri, sans la profondeur bergsonienne ni la lucidité contextuelle de Bohr : un temps fragmenté, métrique, optimisé pour l’algorithme. On écrit trop vite, on oublie trop vite.

Hannah Arendt nous rappelle que la pensée authentique surgit dans la brèche entre passé et futur. Cette brèche exige des faits têtus et des traces stables. Günther Anders alertait sur l’obsolescence de l’homme face à ses propres créations. Que dire lorsqu’une civilisation entière devient obsolète à elle-même, incapable de conserver ses propres traces ?

Dans la bibliothèque, le fil d’Ariane nous invite encore à résister : lire lentement, conserver ce qui mérite de l’être, et rattacher sans cesse la pensée à l’événement comme le cercle à son centre.

Car une civilisation qui ne sait plus habiter la durée bergsonienne, qui ignore le contexte bohréen et qui se contente du temps spatialisé d’Einstein – tout en gaspillant ou en captant le temps « gagné » promis par Stiegler – finira par ne plus laisser derrière elle que du silence numérique : un temps sans épaisseur, sans mémoire vivante, sans création.

Publié dans Conversations, Apollo

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