Sur le silence autour de l’évènement : notes arendtiennes
Il arrive parfois que le silence soit plus parlant que les réactions. C’est ce qui s’est produit cette semaine avec le billet publié lundi matin sur ce blog : « Hausse des prix des carburants et escalade au détroit d’Ormuz : prendre le temps de penser l’évènement[1] ».
L’évènement lui-même est pourtant bien réel et concret : blocus naval américain du détroit d’Ormuz annoncé dimanche soir, prix du gazole qui se maintiennent autour de 2,30 €/L en moyenne, fiscalité française qui amplifie toute fluctuation internationale, poids très différencié de ces dépenses selon les revenus et les territoires. Le sujet touche directement le quotidien de beaucoup de Français, selon que la voiture est une contrainte lourde ou un usage plus souple.
Pourtant, les réactions publiques – commentaires, discussions, débats – sont restées extrêmement rares, pour ne pas dire absentes. Ce silence n’est pas neutre. Il invite à une réflexion de second degré : non plus seulement sur l’évènement lui-même, mais sur ce qui se joue (ou ne se joue plus) dans notre capacité collective à le penser ensemble.
Ce samedi 18 avril 2026, le silence autour du billet publié lundi matin reste presque total. Dix-huit visites enregistrées, aucun commentaire, ni sur le blog ni sur les réseaux sociaux. Le calme plat se prolonge.
L’évènement est pourtant bien présent dans le quotidien. Hier matin même, en faisant réviser ma voiture chez Renault, j’ai eu les premiers échos concrets des manques de pièces liés aux perturbations du détroit d’Ormuz. Ce ne sont plus seulement des hausses de prix à la pompe, mais des tensions qui commencent à toucher l’après-vente automobile et, au-delà, des chaînes d’approvisionnement fragiles.
La veille soir déjà, on parlait du soufre et de l’acide sulfurique : le blocus perturbe les exportations de soufre tandis que la Chine suspend ses exportations d’acide sulfurique, menaçant la production d’engrais phosphatés et de métaux critiques.
Comme au moment du COVID, l’importance vitale des chaînes d’approvisionnement mondialisées se révèle une nouvelle fois. Bien plus qu’une simple question de délocalisation, il s’agit de la mise au jour d’un véritable système de fascias : un tissu conjonctif interconnecté, fragile, qui relie l’ensemble de l’économie mondiale de manière intime. Ce système se bloque ou se crispe dès qu’un conflit géopolitique survient. Il est par ailleurs structurellement antagoniste au discours du marché hyperconcurrentiel : on veut une concurrence féroce pour optimiser les coûts et l’efficacité, tout en comptant tacitement sur une coopération implicite pour que les flux continuent de circuler sans heurts. L’oxymore de la « concurrence coopérative » éclate au grand jour.
Ce silence n’est pas un simple manque d’intérêt. Il confirme une incapacité profonde à penser à partir des événements eux-mêmes. La pensée est devenue bavardage idéologique : elle commente, elle moralise, elle classe, elle propose des solutions toutes faites, mais elle ne s’attache plus à l’évènement dans sa nouveauté et sa pluralité concrète. Le refus de penser laisse alors le champ libre à des mains tout sauf innocentes : celles des spin doctors et des experts en solutions, sous la garde vigilante d’une presse qui n’informe plus vraiment mais formate les esprits par des narrations prêtes à l’emploi.
Deux textes de Hannah Arendt, lus en contrepoint, éclairent particulièrement cette situation.
Dans la préface de Des hommes dans de sombres temps[1], Arendt observe que les temps sombres ne se caractérisent pas toujours par des catastrophes spectaculaires. Ce sont aussi des époques où le monde commun s’obscurcit : l’espace public perd sa capacité à faire apparaître la pluralité des expériences humaines. Les individus se replient alors dans l’intimité, cherchent dans la chaleur des relations privées ce que la lumière publique ne leur offre plus. La pensée et l’action deviennent trop exigeantes, trop dérangeantes.
[1] Traduit sous le titre réducteur de Vies politiques…
Dans « Lying in Politics » (réflexions sur les Pentagon Papers), premier essai de Crises of the Republic, Arendt analyse comment la logique de fabrication et de « résolution de problème (problem-solving) » remplace peu à peu l’action véritable. L’évènement n’est plus regardé pour lui-même ; il est aussitôt transformé en problème technique à résoudre, en opportunité pour un récit déjà écrit, en moyen au service d’une fin. La pensée se détache alors de l’évènement concret pour devenir spéculation oiseuse ou slogan préfabriqué. Le « On » bavard de Heidegger – ce discours impersonnel et nivelant – occupe tout l’espace et dispense chacun de penser depuis son propre lieu.
Or, une vie sans penser ni agir n’est pas vraiment une vie humaine.
Mais la pensée doit rester attachée à l’évènement tel qu’il apparaît dans le quotidien, dans sa nouveauté et sa pluralité. L’action, quant à elle, doit garder un sens et non une finalité extérieure : elle n’appartient pas au domaine de la fabrication, où la fin justifierait les moyens. Elle est apparition libre au milieu des autres, praxis et non poiesis.
Quand cette attache se perd, la pensée devient pour beaucoup une gêne inutile. Mieux vaut alors acheter une pensée préfabriquée, une position claire, une solution toute prête qui évite d’avoir à regarder vraiment ce qui se passe. Le silence qui entoure le billet de lundi en est l’illustration presque parfaite.
Et pourtant, Arendt maintient cette conviction discrète mais tenace : même dans les temps sombres, nous avons le droit d’attendre quelque illumination, fût-elle faible et vacillante. Cette illumination vient souvent moins des théories que de la lumière incertaine que projettent ceux qui refusent de brider leur pensée, ceux qui continuent à penser l’évènement depuis le lieu où ils sont, sans hâte, sans slogan, sans finalité imposée.
Ce blog tente, modestement, de maintenir cet espace : une pensée attachée à l’évènement, une action qui garde son sens plutôt que sa finalité, une joie sobre de comprendre même quand comprendre dérange.
Le silence actuel ne rend pas cette tentative inutile. Il en souligne, au contraire, la nécessité.
À suivre, lentement et, un jour peut-être, sous forme d’une vraie conversation.
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