De la simulation au geste : la traversée du funambule

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

De la simulation au geste : la traversée du funambule

Dans la lignée de mes réflexions sur la nécessité de sortir de l’emprise, un constat s’impose : notre modernité semble avoir substitué le monde des signes au monde des faits. Là où la science classique se fondait sur le couple indissociable de l’expérience et de la théorie, notre ère numérique déploie un nouveau binôme, plus insidieux : celui de la modélisation et de l’intelligence artificielle.

Le piège du somnambule

La modélisation simule l’expérience ; l’IA simule la pensée. À première vue, la boucle semble bouclée, le système parfait. Mais dans cette clôture algorithmique, c’est la "résistance" du réel qui disparaît. Nous risquons de devenir des somnambules : des êtres qui fonctionnent admirablement, guidés par des corrélations massives et des probabilités statistiques, mais qui ne pensent plus.

Cette emprise est particulièrement visible dans la gestion des systèmes complexes :

  • En santé, où le protocole statistique efface parfois l’intuition clinique du médecin et la singularité du patient.
  • Face au climat, où la gouvernance par les nombres transforme un enjeu vital en une équation comptable descendante.
  • Dans nos rassemblements, où l'imprévisibilité humaine est traitée comme un flux à canaliser, un risque à réduire.

Le geste du funambule comme acte de résistance

Face à cette automatisation du monde, la figure du funambule s’impose comme une nécessité éthique. Contrairement au somnambule qui subit le mouvement dans l’inconscience, le funambule habite le fil.

Le geste du funambule est celui de l’éveil. Il ne cherche pas à supprimer le déséquilibre — ce chaos constitutif du vivant — mais il l’utilise comme une force. Là où la simulation informatique promet une sécurité rigide et illusoire, le funambule réhabilite l’intuition.

Cette intuition n’est pas un caprice de l’esprit, mais le balancier nécessaire pour ne pas basculer dans l’aporie totalitaire d’un monde purement calculable. Elle est ce qui permet de maintenir le lien entre le modèle et la réalité sensible.

Sortir de l’emprise par la "rencontre"

Sortir de l’emprise, c’est refuser de se laisser enfermer dans le confort des simulations. C'est transformer chaque point de contact avec le réel en une véritable rencontre (pour reprendre un terme cher à notre méthode d'analyse) plutôt qu'en une simple balise de données.

Écrire, comme je le fais ici, ou encore choisir le papier et la plume pour fixer une pensée, c’est déjà esquisser ce geste. C’est affirmer que la pensée humaine n’est pas une simulation, mais une incarnation. Sur le fil de notre existence, entre l’expérience brute et la théorie nécessaire, le funambule est celui qui, enfin, se réveille.


Cet article poursuit la série de publications engagée ce printemps, explorant les voies d'une pensée libérée des automatismes techniques.

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