Éloge du braconnage de la pensée : une résistance à l’emprise

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Éloge du braconnage de la pensée : une résistance à l’emprise

On nous somme aujourd'hui d’appartenir. À une communauté, à un flux, à un marché, à une "bulle de filtres". Depuis que les espaces de liberté institutionnels se sont réduits et que les lieux de rencontre physique — ces précieuses Universités du Temps Libre ou associations de quartier — ont été balayés par les crises et la rentabilité, il ne nous resterait que le choix entre l'assimilation numérique ou le mutisme.

C’est oublier la figure du braconnier.

L'insoumission des marges

Le braconnage de la pensée n'est pas une simple distraction ; c'est un acte de survie. Là où le marché clôture les idées pour les transformer en produits de distinction, le braconnier franchit les barrières. Il ne demande pas de titre pour fréquenter Hannah Arendt, il ne sollicite aucune licence pour croiser la microélectronique et la philosophie. Il considère que la pensée est un bien commun, un territoire sauvage qui appartient à celui qui l'arpente avec patience et force d'âme.

L'art de la trace invisible

Contrairement au marchand qui cherche la visibilité pour maximiser son profit, le braconnier cultive la discrétion de la trace. Écrire dans la solitude d'un blog, sans souci du "clic" ou du slogan, c'est déposer une balise pour le futur. C'est accepter une solitude visible : on ne cherche plus l'approbation de la communauté, on cherche la justesse du geste.

Une éthique du funambule

Braconner exige une technique rigoureuse. On ne s’aventure pas hors des sentiers battus sans boussole. Ce sont nos "notes de méthode", nos lectures profondes, notre refus du "lisse" technologique qui nous servent de balancier. Le funambule n’a pas besoin de filet s’il possède la maîtrise de son propre équilibre.

Pænser l'écart

Dans ce retrait volontaire, on redécouvre le plaisir du gratuit. Braconner, c'est s'approprier une idée non pour la vendre, mais pour l'incorporer à son propre monde, pour la "pænser" au sens de soigner le lien entre soi et l'époque.

Le système a beau tenter de récupérer chaque dissidence pour en faire une niche marketing, il bute toujours sur la sincérité de celui qui écrit pour ne pas disparaître. Le braconnier ne gagne pas de guerres, il préserve des mondes. Il maintient, envers et contre tout, la possibilité d’une pensée vivante, mouvante, et radicalement libre.

« Le monde n'est pas humain pour avoir été fait par des hommes, et il ne devient pas humain parce que la voix humaine y résonne, mais seulement lorsqu'il est devenu objet de dialogue. [...] Nous humanisons ce qui se passe dans le monde et en nous-mêmes seulement en en parlant, et, dans ce parler, nous apprenons à être humains. »

Vies Politiques (Men in Dark Times), « De l'humanité dans de "sombres temps" : Réflexions sur Lessing », Hannah Arendt

Publié dans Sortir de l'emprise

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