La disparition du monde commun : Arendt et Stiegler, un croisement sur la perte du politique

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

La disparition du monde commun : Arendt et Stiegler, un croisement sur la perte du politique

Ce matin-là, en observant l'agitation des écrans, je me disais que la science moderne n’avait percé aucun des mystères de la vie. Bien loin de nous délivrer des doutes et incertitudes, elle a construit un récit moins poétique des origines et nous a enchaînés à un quotidien technologique nous privant de nos forces et faisant de nous des humains sans consistance.

Nous assistons aujourd’hui à un phénomène plus profond encore : la disparition progressive du monde commun, remplacé par ce que l’on pourrait appeler un numérique monde.

Ce numérique monde n’est pas simplement un ensemble d’outils ou de plateformes. Il constitue un système technique numérique globalisé, un immense réseau de fascias qui enserre les nations, les institutions et les existences individuelles. Il succède à la « cage d’acier » dont parlait Max Weber au début du XXe siècle.

La cage d’acier weberienne était encore bureaucratique, rigide, visible et extérieure à l’homme. Le nouveau système est fluide, invisible, adaptatif et intérieur. Il ne nous enferme plus seulement de l’extérieur ; il nous traverse, il nous modèle, il nous habite.

Du totalitarisme à la prolétarisation généralisée

Hannah Arendt nous a appris que le totalitarisme n’est pas seulement une forme de tyrannie brutale, mais surtout la destruction du monde commun : cet espace où les hommes apparaissent les uns aux autres dans leur pluralité, où ils peuvent agir et parler ensemble, où quelque chose de neuf peut naître par la natalité. Lorsque ce monde disparaît, les hommes deviennent des masses isolées, interchangeables, privées de la capacité d’initier.

Bernard Stiegler prolonge et approfondit ce diagnostic. Selon lui, cette destruction du monde commun s’est considérablement accélérée avec la révolution industrielle, puis avec le numérique. Ce qu’il nomme prolétarisation généralisée n’est pas seulement une perte de savoir-faire ou de pouvoir d’achat : c’est une perte beaucoup plus radicale. C’est la dépossession de notre capacité à faire l’expérience du monde par nous-mêmes, à projeter un avenir, à constituer une mémoire vive et collective.

L'expérience intime du sevrage

C’est dans ces moments de vulnérabilité que l’on mesure l'ampleur du lien qui nous unit au monde – et aux autres. En vivant le sevrage des automatismes quotidiens, en cherchant à renouer avec l'attention pure, loin du bruit ambiant, je réalise à quel point la prolétarisation de la sensibilité nous guette. Dans le couple comme dans nos relations les plus intimes, nous devons constamment résister à la tentation de l'écran ou de l'immédiateté pour simplement être présents.

Le croisement entre Arendt et Stiegler devient alors très concret :

  • Arendt craignait que les hommes perdent la capacité d’agir politiquement.
  • Stiegler constate que nous perdons même la capacité d’expérimenter le monde de manière suffisamment riche pour qu’une action politique redevienne possible. Nous sommes prolétarisés dans notre sensibilité même.

Le pharmakon numérique est à cet égard redoutable : il promet la connexion universelle et produit l’isolement ; il promet l’accès à tout le savoir et produit l’appauvrissement de la pensée ; il promet la liberté et produit une nouvelle forme de servitude consentie.

Le totalitarisme libéral et le nouveau commencement

Dans cette perspective, le « totalitarisme libéral » dont je parle n’est pas une contradiction dans les termes. C’est la forme contemporaine d’un même mouvement : la dissolution de la sphère politique (Arendt) par la prolétarisation technique des consciences et des existences (Stiegler).

Suivant Étienne Tassin, le libéralisme n’est pas une alternative au totalitarisme, mais un de ses penchants. Là où le totalitarisme classique survalorise la sphère politique en la soumettant à une Loi idéologique qui dirige tout le mouvement de la société (la loi de la Nature ou de l’Histoire), le libéralisme moderne dissout la sphère politique derrière l’économie, le travail et la gestion technocratique des besoins.

Nous vivons donc dans une forme inédite de domination : un système qui conserve les apparences de la liberté individuelle tout en organisant, par la technique devenue milieu, un contrôle doux, profond et largement consenti.

Ce blog n’a pas d’autre ambition que d’habiter cette question, lentement, sans illusion, mais sans renoncement :

  • Nommer ce qui est en train de disparaître (le monde commun).
  • Retrouver, dans les fragments du passé, les ressources pour un nouveau commencement.

Publié dans Conversations, Arendt, Stiegler

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article