La naissance d’un funambule

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

La naissance d’un funambule

Je suis né un 28 juillet 1951, venant au monde dans l’ombre portée de la grande catastrophe, alors que le siècle achevait de convulser entre ses trois visages de l'horreur : Auschwitz, Hiroshima et le Goulag. Avant même mon premier cri, mon cordon ombilical m’avait pris à la gorge, me condamnant à un mutisme originel. Il me fallut frôler l'étouffement et traverser cette asphyxie première pour arracher au silence mon premier souffle libérateur.

 

Soixante-quinze ans plus tard, ce matin du dimanche 17 mai 2026, au sortir d’une nuit fluide, les fragments de mon existence s'ordonnent enfin en un paysage conscient. Ce qui sort de moi, en vrac mais d'une nécessité absolue, c'est le bilan d'une traversée.

 

Je contemple le chemin : neuf mois de sevrage, trois livres entamés laissés ouverts sur la table, et la quête obstinée de neuf verbes capables de restituer la précision d'un seul geste. Pour moi, le fil du funambule est devenu le pont d'un somnambule, une trajectoire suspendue au-dessus du vide pour tenter de retrouver le temps perdu. Neuf rencontres décisives ont jalonné ma route, autant d'étapes nécessaires pour désæncrer mon passé, pour m'arracher aux anciennes amarres, puis æncrer mon premier pilier et en fortifier les contreforts.

 

Au cœur de ma réflexion résonne la vita activa et son triptyque fondamental : travailler, œuvrer, agir. Malgré le délai qui se réduit et les aliénations qui menacent, je m'accroche à ma bibliothèque et au secret de mes paperoles. Ma pensée n’a rien de désincarnée ; elle reste intimement liée aux événements inscrits dans ma propre chair, dans mes muscles, mais aussi dans les fascias numériques d’une société devenue automatique — une époque qui tourne à vide, sans plus aucun souci du monde.

 

Et pourtant, curieusement, aucune amertume ne vient ternir ce tableau. Au contraire, je me sens apaisé, profondément heureux. Ce matin-là, je goûte pleinement la clarté d'un esprit rendu à lui-même, au terme de ces neuf mois de sevrage d'avec le médicament de mon enfance. Cette béquille chimique, je l'avais reprise trente ans plus tôt, comme un bouclier contre le vertige, un rempart pour m'éviter de chuter comme ma mère et ma sœur s’étaient abîmées avant moi.

 

Rompre le sortilège familial, briser la répétition du drame et de la faille héréditaire a exigé ce long hiver de sevrage. Mais aujourd’hui, le fil sur lequel j'avance n’est plus une menace. En acceptant de marcher sans filet, dépouillé de ma vieille armure, je constate que je ne tombe pas. Je tiens debout, réconcilié avec ma propre fragilité, ma chair enfin détendue dans la lumière de mes soixante-quinze ans.

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