Le fil de la mémoire : du baiser des yeux au redressement

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Le fil de la mémoire : du baiser des yeux au redressement

L’exercice du funambule ne se limite pas à l’équilibre du pas présent. Il exige parfois de s’arrêter sur le fil pour écouter les échos qui remontent de l’abîme que l’on a traversé.

À mesure que l’emprise chimique s’allège — ce passage au palier des 10 mg qui rend le corps plus poreux, plus vibrant — une autre forme de « dragage » s’opère. Ce n’est plus seulement le corps qui se dénoue, ce sont les sédiments de l’histoire qui refont surface.

L’archéologie d’un exil

Cette nuit, entre cinq et sept heures, ce ne sont pas des idées qui sont venues, mais des spectres familiers. La solitude de Lyon en 1970, l’humiliation scolaire en Math Sup, et ce corps de vingt ans, trop petit pour un cœur qui cherchait sa place. Puis Paris, 1972, une année vécue en apnée, dans l'attente d'une ouverture qui ne semblait pas venir.

Le baiser comme rampe

La relecture de Proust et de son « baiser des yeux » a agi comme un fixateur photographique sur ces souvenirs. Il m'a rappelé la mort de ma grand-mère paternelle en 1970. Elle était ma rampe, mon ancrage inconditionnel. Sa perte fut le début d'un grand vide, comblé seulement trois ans plus tard, un 28 juillet, lorsque la rencontre fortuite d'un regard ouvrit enfin une autre vie.

Pænser le passé

Ce matin, le corps témoigne de cette traversée mémorielle par une « retenue calme ». Les jambes sont lourdes, lestées par le poids de ce jeune homme solitaire de Lyon et de Paris, mais le cœur, lui, est devenu plus léger.

C’est peut-être cela, la fonction profonde du « pænser » : ne plus laisser le passé agir comme une contraction invisible dans nos fascias, mais le transformer en une archive corporelle vivante. Nommer la douleur de 1970, c’est s’autoriser à habiter enfin pleinement le présent de 2026. L’acouphène reste discret, comme s’il reconnaissait que la parole a pris le relais du bruit.

Le funambule continue d'avancer, non plus en fuyant ses manques, mais en les intégrant comme une force de rappel. Usé par les années, certes, mais intensément vivant par la grâce de ce lien retrouvé qui, depuis plus de cinquante ans, ne s'est jamais rompu.

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