Pas lents sur le fil avec Proust : Habiter l’épaisseur
Dans la lente traversée de mon sevrage — ce passage à 10 mg qui rend mes fascias poreux comme une terre assoiffée — mon pas de funambule a rencontré trois nouvelles balises. Elles ne sont pas de simples repères de lecture ; elles sont les points de contact où ma mémoire somatique vient buter contre l'épaisseur du monde.
Proust note ce moment cruel où la consolation de l'enfant (le baiser maternel) se paie d'un vieillissement symbolique imposé à l'autre : « ...une première ride... un premier cheveu blanc. »
Sur le fil : Sortir de l'emprise, qu'elle soit chimique ou technique, exige ce même prix. L'anesthésie nous maintenait dans une éternelle enfance, lisse et sans âge. Recouvrer son autonomie, c'est accepter de regarder en face la « ride » du temps réel. C'est renoncer au confort du sommeil pour la mélancolie lucide de l'éveil.
Face à la « banalité commerciale » des images sans âme, la grand-mère de Marcel exigeait « l'épaisseur d'art », le relief des gravures anciennes, le grain qui résiste à l'œil.
L'acte politique : Ici, Proust tend la main à Walter Benjamin. Le monde numérique que nous habitons est désespérément « lisse ». Il efface la trace, le lointain, ce que Benjamin nommait l'aura. Sur mon blog, je revendique ce droit à l'épaisseur. Écrire n'est pas "poster", c'est sédimenter. C'est préférer la rugosité de la pensée qui cherche à la vitesse de l'information qui glisse.
Nous arrivons au seuil : « Captifs dans quelque être inférieur... dans une chose inanimée. » Notre passé ne loge pas dans notre intelligence. Il est tapi dans la matière, attendant que notre corps soit assez "disponible" pour le reconnaître.
Le dragage organique : Cette balise est ma méthode. L'auto-analyse organique ne procède pas par la volonté intellectuelle. Elle attend le tressaillement d'un objet — un vieux livre, une odeur de vernis — pour libérer le sédiment. Comme le chiffonnier de Benjamin, je ramasse les débris de mon passé (Lyon 1970, Paris 1972) non pour les regretter, mais pour les intégrer à mon équilibre présent.
L'illustration de ce billet agit comme un schéma directeur du geste du funambule. Elle stabilise la topographie de ma recherche :
- L'équilibre et la vigilance : Au centre, le funambule ne marche plus dans un vide abstrait. Il est lesté par l’histoire.
- La Balise 13 (La Ride) : À gauche, l’étreinte et le masque visibilisent le coût de l’éveil. La fin de l’anesthésie est une confrontation avec la finitude.
- La Balise 14 (Proust / Benjamin) : À droite, le contraste entre la grille des tablettes (le numérique « lisse ») et la gravure (le « grain ») marque le lieu de la résistance. Préférer le relief à la glisse.
- La Balise 15 (L’Inconscient Somatique) : En bas, dans les zones d’ombre, les objets captifs forment l’archive de mes fascias.
Le geste du funambule n’est pas une fuite en avant. C’est l’apprentissage de la lenteur. C’est accepter que chaque pas sur le fil soit lesté par l’épaisseur de ce que nous sommes.
Avant de « goûter la madeleine », il nous faut d’abord apprendre à ne plus avoir peur du relief de nos propres vies.
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