Le geste et l’abîme : sortir de l’emprise des Sciences inhumaines

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Le geste et l’abîme : sortir de l’emprise des Sciences inhumaines

Nous vivons une époque de « tenaille ». D’un côté, une économie de droite qui réduit la cité à un tableau de bord comptable ; de l’autre, une sociologie de gauche qui dissout l’individu dans le déterminisme des structures. Entre ces deux mâchoires, le politique se meurt, étouffé par une numérisation qui transforme nos vies en un futur déjà écrit, une trajectoire algorithmique où l’imprévu n’a plus droit de cité.

C’est le règne des sciences inhumaines. Elles ne cherchent plus à comprendre l’homme, mais à le gérer, à le prédire, à le rendre transparent.

La passion de l’ignorance

Cette emprise ne tient que par notre « passion de l’ignorance ». Nous avons accepté de ne plus savoir comment les choses fonctionnent, déléguant notre intelligence à des interfaces lisses. Mais ce confort a un prix : l’épuisement. Un épuisement qui n’est pas seulement une fatigue, mais le signe que nous ne sommes pas des machines. Le bug et la panne, que nous redoutons tant, sont pourtant nos derniers alliés. Ils sont les grains de sable qui forcent la machine à redevenir matière, et l’usager à redevenir un sujet.

L’invention radicale du geste

Sortir de l’emprise ne se fera pas par une nouvelle technologie, mais par une invention radicale qui puise sa force dans les traces du passé. Cette invention, c’est le retour au geste.

Écrire à la main, tracer des signes sur le papier, c’est pratiquer la méthode de la lenteur. C’est poser un acte de résistance politique. Pourquoi ?

  • Parce que la trace est irréversible. Contrairement au texte numérique, effaçable et modifiable à l'infini, l'encre atteste d'une présence, d'une hésitation, d'une chair.
  • Parce que le geste impose son temps. Il brise l'instantanéité des flux pour restaurer la profondeur de la pensée.
  • Parce qu’il est un dialogue. En écrivant, nous relisons les balises laissées par Proust ou Arendt. Nous ne fuyons pas le présent ; nous le réinterprétons pour y creuser une brèche.

Franchir l’Abîme

Le futur semble écrit, modélisé par les experts et les processeurs. Mais entre les lignes de ce destin technologique, il reste l’espace pour une écriture interlinéaire. Franchir l’abîme, c’est accepter cette fragilité de funambule : avancer sur le fil ténu de notre liberté, avec pour seul balancier la mémoire du monde et la plume à la main.

Le nouveau monde n’est pas devant nous comme une promesse technique ; il est sous nos doigts, chaque fois que nous refusons de céder à la transparence pour préférer la densité d’une page habitée. Sortir de l’emprise, c’est recommencer à être l’auteur de sa propre trace.


Ce texte s'inscrit dans la réflexion menée pour l'ouvrage en cours : "Le geste du funambule".

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