Premières tentatives sur le fil : sentir avec Proust

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Premières tentatives sur le fil : sentir avec Proust

Aujourd'hui, j'ai avancé sur mon fil de funambule avec deux alliés que tout semble opposer : l'œuvre séculaire de Proust et l'intelligence artificielle de mon smartphone. Cette rencontre n'est pas fortuite ; elle est l'orchestration délibérée de deux pharmaka.

D'un côté, le livre, ce remède à la dispersion, qui m'oblige à la lenteur. De l'autre, la technologie, ce poison de l'immédiateté que je tente de domestiquer pour en faire ma prothèse de mémoire. Au centre, je reste le chef d'orchestre, celui qui décide quelle note doit vibrer et quel sédiment mérite d'être conservé.

Sédimenter pour ne pas sombrer

Dans ce sevrage que je documente, mon corps est souvent un étranger qui vacille. En relisant Du côté de chez Swann, j'ai cherché des balises. J'ai retrouvé ce « vernis de l'escalier » qui fixe le chagrin mieux qu'une pensée, et cette « Habitude », cette aménageuse lente qui finit par rendre mon propre corps habitable à nouveau.

J'ai photographié ces pages, une à une. L'IA a capturé mes soulignements, ordonnant mes impressions en un carnet numérique. Ce n'est plus un flux de données insignifiantes, c'est une externalisation de ma vigilance claire. Je ne me laisse plus traverser par l'information ; je la sédimente.

Le baiser des yeux et la solitude inviolable

Au fil des pages (de la 4 à la 27), j'ai reconstruit ma géographie intérieure. J'ai puisé dans la douceur de la grand-mère ce « baiser des yeux » qui transforme la souffrance en tendresse — un rempart contre le découragement. J'ai sanctuarisé ma « solitude inviolable », ce refuge nécessaire où la lecture me permet de fermer la porte au bruit du monde.

Mon smartphone n'est plus l'outil de l'emprise, mais le greffier de ma liberté. En choisissant l'essentiel de Proust contre l'insignifiant des journaux, je reprends la baguette. Le funambule ne se contente plus de ne pas tomber ; il habite enfin le vide.

Les 12 balises de ma traversée :
  1. Page 4 : La recherche de consolation. « J'appuyais tendrement mes joues contre les belles joues de l'oreiller qui, pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. » — Retrouver dans la matière la douceur d'un refuge protecteur.
  2. Page 5 : La maîtrise du temps. « Un homme qui dort, tient en cercle autour de lui le fil des heures, l'ordre des années et des mondes. » — Le sommeil comme seul moment où l'ordre de l'univers nous appartient encore.
  3. Page 6 : La stabilité par la pensée. « Peut-être l'immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par notre certitude que ce sont elles et non pas d'autres, par l'immobilité de notre pensée en face d'elles. » — C'est notre propre regard qui fige le monde pour nous empêcher de sombrer dans l'incertitude.
  4. Page 8 : Le temps de la reconstruction. « L'habitude ! aménageuse mais bien lente... » — La nécessité de laisser le temps faire son œuvre pour rendre l'existence à nouveau supportable.
  5. Page 10 : Le réveil de la sensibilité. « L'influence anesthésiante de l'habitude ayant cessé, je me mettais à penser, à sentir, choses si tristes. » — La lucidité retrouvée est une lame à double tranchant, source de clarté mais aussi de douleur.
  6. Page 11 : La tendresse comme bouclier. « ... en un sourire où, ..., il n'y avait d'ironie que pour elle-même, et pour nous tous comme un baiser de ses yeux... » — La force d'une âme qui transforme son propre déclin en grâce pour les autres.
  7. Page 12 : L'aveuglement protecteur. « ... je faisais ce que nous faisons tous, une fois que nous sommes grands, quand il y a devant nous des souffrances et des injustices ; je ne voulais pas les voir... » — La tentation de détourner le regard pour préserver sa propre paix intérieure.
  8. Page 15 : La fragmentation du deuil. « C'est drôle, je pense très souvent à ma pauvre femme, mais je ne peux y penser beaucoup à la fois. » — L'économie nécessaire de la mémoire pour ne pas être submergé par la perte.
  9. Page 18 : Le masque social. « ... notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres. » — Nous ne sommes, aux yeux du monde, que le récit que les autres construisent sur nous.
  10. Page 19 : La galerie des souvenirs. « ... comme s'il en était de notre vie ainsi que d'un musée où tous les portraits d'un même temps ont un air de famille, une même tonalité... » — Nos proches finissent par porter les couleurs et les ombres de notre propre histoire partagée.
  11. Page 25 : La hiérarchie de l'attention. « Ce que je reproche aux journaux c'est de nous faire faire attention tous les jours à des choses insignifiantes tandis que nous lisons trois ou quatre fois dans notre vie les livres où il y a des choses essentielles. » — Le refus radical du bruit médiatique au profit de la pensée profonde.
  12. Page 27 : La trace sensorielle. « ... une odeur de vernis qui avait en quelque sorte absorbé, fixé, cette sorte particulière de chagrin... » — Quand les objets deviennent les archives olfactives de nos souffrances passées.
Note du funambule : Entre sevrage et monde commun

Cette immersion proustienne n'est pas une évasion, mais une méthode de recherche. Au cœur d'un sevrage médicamenteux qui exige une « vigilance claire » de chaque instant, Proust me prête ses mots pour décrire l'indescriptible : le retour progressif de la sensation brute.

Utiliser l'IA pour sédimenter ces passages sur mon blog, c'est précisément ce que j'appelle « sortir de l'emprise ». Je ne subis plus la technique, je l'utilise pour ancrer ma pensée politique et philosophique. Ce travail est le pont entre ma solitude inviolable et le « monde commun » que je cherche à construire, sédiment après sédiment, page après page. Le chef d'orchestre est fatigué, mais la partition est juste.

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