Le Rail, la Vie et l'Emprise : Chronique d'un sabotage du Monde Commun
L’annonce est tombée avec la froideur des sentences administratives auxquelles plus personne ne semble prêter attention : sur l'axe Paris-Orléans-Limoges-Toulouse (POLT), les « week-ends blancs » — ces périodes d’interruption totale du trafic — se poursuivront jusqu’en 2027, voire 2028. Pour SNCF Réseau, c’est une nécessité industrielle. Pour le citoyen, c’est une amputation de la vie sensible.
C'est ici que l'ingénieur s'efface devant l'homme, le père, le grand-père. À 75 ans, je mesure la violence de ces arbitrages invisibles. On nous promet des rames « Oxygène » pour 2028. Mais en 2028, j’aurai 77 ans. Dans la grammaire de l’ingénieur, une année est une unité de maintenance ; dans celle du grand-père, c’est une part de vie non renouvelable. C'est une absence irréparable auprès de ceux qui grandissent, une rupture dans la transmission de ce que nous avons de plus cher. L’efficacité technique de demain se construit sur le sacrifice de nos liens familiaux d’aujourd’hui.
Le syndrome de la grenouille numérique
Nous vivons ce que j'appelle le syndrome de la grenouille. Plongés dans l'eau initialement tiède du confort numérique et technique, nous n'avons pas réalisé que la température montait. Aujourd'hui, l'eau bout, et nos vies humaines sont menacées de dissolution.
L'erreur fondamentale est de continuer à croire que la technique n'est qu'un « outil » que l'on pourrait poser à l'envie. Avec la numérisation intégrale de l'économie et des infrastructures, la technique est devenue notre milieu. Comme l'eau pour le poisson, elle nous enveloppe et dicte désormais les conditions de notre existence, sans que nous ayons le réflexe de sauter hors de la marmite.
L’illusion de la sécurité : le spectre de Brétigny
Pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, il faut remonter au traumatisme de Brétigny-sur-Orge en 2013. Ce drame fut le point de bascule. Sous couvert de « sécurité absolue », nous sommes passés d’une maintenance au service du trajet à une dictature du chantier.
La réponse à la faillite de 2013 n’a pas été politique, mais gestionnaire. Pour protéger l'institution contre tout risque juridique, on a adopté la doctrine du « risque zéro ». Si un composant doit être changé, on ne cherche plus à faire circuler le train malgré tout : on ferme, on démonte, on industrialise. On sécurise le rail, certes, mais on déserte la mission de service public. C’est le totalitarisme de la précaution : pour être sûr que le train ne déraille plus, on finit par ne plus le faire rouler du tout les jours où l’on en a le plus besoin.
De l'usager au « gêneur » : la défaite de la raison
J’ai arpenté les quais de la gare de Fleury-les-Aubrais quotidiennement entre 2003 et 2006. À cette époque, la maintenance était encore relativement « invisible », surtout vue d’aujourd’hui. On réparait de nuit, on lissait les contraintes pour que le service demeure. Vingt ans plus tard, l’ingénieur Supelec que je suis assiste à la défaite de la raison : nous avons des outils de maintenance « intelligents » et des trains-usines ultra-performants, mais nous n’avons plus de trains pour les familles.
Depuis 2023, la systématisation des week-ends blancs durant les ponts de mai et les fêtes témoigne d'une inversion des valeurs. On ne touche pas aux flux pendulaires « productifs » de la semaine (le travail), mais on brise la structure même de la famille éclatée. Le message est clair : votre vie affective est une variable d'ajustement négligeable face au rendement du système-milieu.
La technique qui méprise le Monde Commun
Ce choix se fait dans une acceptation résignée qui m'effraie. C'est l'esprit d'un temps qui méprise la vie au profit de la techné. Comme le soulignait Hannah Arendt, le « monde commun » est ce qui nous relie et nous permet de nous reconnaître à travers les générations. En bloquant la ligne POLT lors des moments de retrouvailles, la technique détruit ce monde.
Nous sommes face à une forme de totalitarisme libéral : une gestion froide qui traite le citoyen comme un occupant gênant d'une infrastructure en chantier. Bernard Stiegler y verrait une « prolétarisation » de nos savoir-vivre : on nous dépossède de la maîtrise de nos propres rythmes familiaux pour les soumettre au calendrier d'une machine qui ne tolère plus l'aléa humain.
Conclusion : Que restera-t-il à transporter ?
Aujourd'hui, en ce 8 mai 2026, la gare de Fleury est silencieuse. Ce silence n'est pas celui du repos, c'est celui d'une démission politique et d'une anesthésie collective.
Si la technique finit par relier parfaitement les gares en 2028, tout en ayant laissé s'étioler les liens entre les générations, que restera-t-il à transporter dans ces rames flambant neuves ? Des individus isolés, atomisés, dont on aura sécurisé le voyage mais dont on aura sacrifié la destination humaine.
Il est temps de réaliser que l'eau bout et qu'il faut, d'un sursaut de conscience, exiger que la technique redevienne un serviteur de la vie, et non son linceul.
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