Se cogner contre le Réel : la « VARisation » du monde et le sens du tragique

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Se cogner contre le Réel : la « VARisation » du monde et le sens du tragique

I. Le Réel n’est pas la Réalité

Il existe une confusion délétère dans notre époque entre trois registres que nous devrions pourtant soigneusement distinguer :

  • La Réalité (L'Imaginaire) : C’est le décor, le monde « lisse » et traduisible, le récit que nous nous racontons. C’est le domaine du pixel et de l’image parfaite. C'est une tentative d'évacuer le tragique par la saturation de l'image.
  • Le Réel (La Butée) : C’est ce qui résiste absolument. C'est le mur dans le noir, le « trou » de ma cécité mentale. Le Réel est tragique par nature, car il est ce qui vient briser nos certitudes. Il ne peut être ni nommé, ni imaginé, mais seulement rencontré par accident.
  • La Vérité (Le Processus) : Elle n’est pas une donnée mathématique ni une image figée. Elle est un processus : elle sort du puits. Comme dans l’allégorie antique, la Vérité réside au fond de l'obscurité du Réel. Elle n'est pas ‘donnée », elle doit être extraite. Lorsqu'elle émerge, elle est nue, mouillée, rugueuse ; elle porte les traces de la profondeur dont elle s'est extirpée. Comme le souligne Lacan, elle a « une structure de fiction » car elle ne peut se dire que de travers, dans la fissure du langage. Pour Hannah Arendt, elle est l'ancre indispensable qui nous empêche de dériver dans le mensonge organisé.

II. La « VARisation » du monde : Le procès du sensible

Rien n'illustre mieux notre refus contemporain de nous « cogner » que l'assistance vidéo au football (la VAR). C’est une tentative désespérée de remplacer le Réel par de la Réalité augmentée.

L’arbitre sur le terrain est dans le Réel : il assume la solitude du décideur. Son erreur possible est sa part de tragique. La VAR, elle, s'enferme dans l'Imaginaire : elle cherche une vérité instantanée, gelée dans le pixel. Mais la vérité n'est pas dans le zoom, elle est dans le mouvement de la remontée. Un monde sans erreur est un monde sans tragique, donc un monde sans liberté.

Vouloir « VARiser » nos existences — par les algorithmes ou les protocoles — c’est refuser de vivre. C'est oublier que la vérité d'un geste ne se trouve pas dans son exactitude géométrique, mais dans l'effort de sa naissance.

III. La vue par le geste (Ma cécité mentale)

Ce choc contre le Réel est, pour moi, une nécessité biologique. Ma cécité mentale (aphantasie) est mon défaut d'origine. Ne pouvant « pré-visualiser » le monde, je suis condamné à l'incarner.

L’écriture manuscrite est ma canne d’aveugle : je ne décris pas ce que je vois, je découvre ce que je trace. Mon Kintsugi personnel est cette soudure d'or entre ma main et la plume. La trace physique de l’encre sur le papier vient combler l'absence d'images par l'épaisseur du sens. C'est parce que je me cogne contre le papier que je finis par voir.

IV. Conclusion : Agir, c’est consentir au choc

L’Agir est le point où les trois piliers se rencontrent :

  1. La Pluralité (Arendt) : L’espace entre nous.
  2. Le Sujet divisé (Lacan) : Le vide en nous.
  3. Le Défaut d'origine (Stiegler) : L’outil entre nos mains.

Tout cela converge vers le 4 : Le Geste du Funambule. Agir, c'est accepter de siffler le début de l'action sans attendre la validation d'une caméra imaginaire. C'est consentir au tragique de l'imperfection pour laisser une chance à la vérité de sortir du puits.

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