Sortir du somnambulisme politique
Il y a dans la lecture des pages des Somnambules d'Hermann Broch un effet de miroir saisissant. Sous la mollesse apparente d'une existence qui flotte, l'auteur décrit une « tension constante des éléments isolés », une torsion intime, une sorte de « crampe moléculaire » qui se manifeste par une nervosité diffuse : cette guérilla épuisante que le Moi doit livrer, à chaque instant, contre les aspérités du monde empirique.
Ce diagnostic littéraire de la conscience ne s'arrête pas aux frontières de l'âme individuelle. Il trouve une résonance troublante dans notre paysage politique contemporain.
En 2027, cela fera vingt ans que les dernières apparences de la souveraineté démocratique auront été méthodiquement effacées en France, par cette forfaiture transpartisane — gauche et droite unies — qui a inscrit le traité de Lisbonne dans la Constitution, contournant la volonté claire pourtant exprimée par le peuple.
Pour faire accepter une telle rupture sans soubresaut, il a fallu administrer à la collectivité un véritable barbiturique politique, un sédatif puissant ralentissant le système nerveux de la cité. Ce rôle a été dévolu à la machinerie du « barrage républicain », transformant une majorité de citoyens en de véritables somnambules, bercés par une mise en scène électorale stérile où l'alternance de façade remplace la liberté des choix fondamentaux.
I. Comment réveiller des somnambules qui, sans le savoir, sont sur un fil ?
Réveiller celui qui dort d'un sommeil profond est une tâche délicate ; réveiller des somnambules qui marchent en équilibre précaire sur un fil, persuadés de fouler la terre ferme, exige plus que de la force : cela demande une rupture de rythme, un ébranlement des certitudes.
- Briser le confort de la surface : Le somnambule se repaît du chatoiement de l'inconséquence et des petites agitations de surface. Pour provoquer une prise de conscience, il faut d'abord cesser d'alimenter le décor illusoire et accepter de nommer la réalité nue des structures qui nous encadrent.
- Opposer la tension microscopique au confort de l'oubli : Tout comme la « crampe moléculaire » finit par agiter les tissus de l'âme sous l'apparente mollesse des jours, le réveil survient lorsque la contradiction entre la vie réelle et l'éternité des enjeux devient trop lourde pour être ignorée.
- Accepter l'épreuve du sevrage politique : Défaire l'emprise des sédatifs collectifs — qu'il s'agisse des grands récits consensuels ou des falsifications institutionnelles — implique de traverser un moment de vertige. C'est l'acte d'ouvrir les yeux, tel qu'ont pu l'expérimenter ces sursauts populaires inattendus qui refusent l'anesthésie.
Face à cette anesthésie généralisée, le réveil ne peut venir des structures qui l'ont orchestré. Il surgit par accidents, par sursauts inattendus, à l'image de ces mouvements d'ouverture des yeux qu'ont su incarner, en leur temps, les Gilets jaunes ou les résistances face aux totalitarismes sanitariste et climatiste.
II. De la ZAD à la ZAJ : Vers des Zones d'Action à sa Mesure
L'époque a longtemps encensé la ZAD (Zone à Défendre). Elle fut le théâtre d'une contestation frontale, un point de fixation spectaculaire où le corps social venait s'arc-bouter en un bloc compact contre les grands projets inutiles ou la violence technocratique. Mais à force d'occuper le terrain pour faire barrage, la ZAD épouse souvent les contours de la confrontation qu'elle combat : elle s'épuise dans la guérilla permanente, l'affrontement médiatique et l'épuisement des énergies militantes.
Et si, face à l'anesthésie générale et au somnambulisme politique, la véritable alternative n'était plus de tenir une zone à défendre, mais d'instituer une ZAJ : une Zone d'Action Juste (ou à sa mesure) ?
- Du grand spectacle de la résistance à l'ancrage local : Là où la ZAD rassemble dans l'urgence du conflit, la ZAJ s'établit dans la durée du quotidien. Ce n'est pas un territoire retranché que l'on défend contre des bulldozers, c'est un espace d'autonomie et de cohérence que l'on cultive, brique par brique, geste après geste. C'est ramener l'action politique à l'échelle où elle perd son vernis théâtral pour retrouver son efficacité réelle : le voisinage, le lieu de vie, l'écriture, la transmission, le soin porté aux choses proches.
- Sortir de la « crampe moléculaire » : La grande fatigue des résistances contemporaines vient de cette tension permanente — cette crispation où le citoyen tente de lutter à mains nues contre la machinerie entière du monde. La ZAJ est un refus de cette dispersion stérile. En délimitant une zone d'action strictement à notre mesure, on cesse de guerroyer contre l'incommensurable pour investir l'endroit précis où notre liberté de pensée et d'acte demeure souveraine.
- Le calme contre l'agitation de surface : Le système politique actuel prospère sur un bruit de fond incessant, un flux de fausses urgences qui maintient les esprits en état de sédation. Instaurer une ZAJ, c'est d'abord faire silence. C'est accepter de laisser retomber le tumulte pour que s'y dessine un accord profond, fragile mais vivant.
III. L'épreuve du sevrage : revisiter la cité
En revisitant les grands sujets de la vie commune à l'épreuve de ces neuf mois de sevrage — ce temps où l'on se défait des récits officiels et des fausses urgences électorales —, la perspective bascule. Ce qui apparaissait autrefois comme des évidences technocratiques ou des fatalités indépassables se révèle pour ce qu'ils sont : les artéfacts d'un monde endormi.
- La citoyenneté hors des urnes : Le sevrage de la seringue électorale — ce « barrage » agité en permanence pour maintenir la peur et l'alignement — révèle que la démocratie ne se joue pas dans l'isoloir tous les cinq ans pour ratifier l'inacceptable. Elle se reconquiert dans l'épaisseur du quotidien, dans l'attention portée aux proches, dans le refus du consentement tacite aux grands reniements institutionnels.
- La fin de l'hypermobilité factice : La société du mouvement perpétuel et de la vitesse, vendue comme le progrès absolu, ressemble soudain à une agitation de somnambules sur un fil. Le sevrage enseigne la valeur souveraine de l'ancrage : tenir son lieu, cultiver son jardin, ralentir le rythme pour ne plus dépendre du flux incessant des injonctions médiatiques.
- L'économie de la décence contre la démesure : Sortir de l'anesthésie collective, c'est cesser de mesurer la valeur d'une vie à l'aune de la croissance ou de la performance. C'est redécouvrir, à l'échelle de la ZAJ, une économie de subsistance, de sobriété et de soin, où l'on produit sa propre clarté au lieu de consommer les illusions du marché.
- La transmission comme acte de résistance : Lorsque le pouvoir politique délégitime les repères et dissout la mémoire collective dans le présent immédiat, transmettre devient l'acte subversif par excellence. Transmettre la langue, les livres, les gestes précis de la terre et de l'art, c'est tendre un fil inarrachable entre ce qui fut et ce qui viendra.
/image%2F0923303%2F20260831%2Fob_b34baa_20260829-160153.jpg)