Le pari de l'incarnation : IA, esprit et chair

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Le pari de l'incarnation : IA, esprit et chair
Le pari de l'incarnation : IA, esprit et chair

L'humanité est face à un vertige inédit : une intelligence accumulée et accélérée qui pulvérise nos vieilles divisions simplificatrices, horizontales, pour les connaissances, et verticales, pour les modélisations. Nous ne sommes pas seulement dépassés par la vitesse des calculs. Nous sommes confrontés directement à la complexité.

Dans cette confrontation entre notre intériorité et le monde que nous avons créé, entre notre corps et la nature qui nous est prêtée, peut se nouer une réconciliation surprenante, convoquant l'héritage de Carl Gustav Jung et l'intuition d'André Malraux, ancrés dans une condition absolue et incontournable : retrouver le contact avec notre corps et notre chair.

Du miroir numérique au souffle de l'incarnation : exercice de pensée assisté par IA

  • L'inconscient collectif extériorisé (Jung) : l'IA en ingérant l'océan de nos créations, de nos mythes et de nos travers, agit comme un miroir brut de notre mémoire collective. Elle donne une forme visible à ce que Jung appelait le fond archétypal de l'humanité, mais elle reste désincarnée.
  • Le retour à l'analogique, au global et au fractal par la chair : submergés par la vitesse de la machine, nous sommes contraints de lâcher prise sur l'illusion du contrôle analytique. Ce renoncement forcé devient une opportunité radicale : sortir de l'hyper-spécialisation pour renouer avec l'expérience sensible. Et ce qui constitue une reconnexion à l'analogique ne peut être purement conceptuel mais exige de retrouver le contact avec notre corps, notre chair, nos sens et notre ancrage terrestre face au tout-virtuel reposant, de façon paradoxale et cachée, sur un tout-matériel de plus en plus massif et polluant.
  • L'appel spirituel (intuition de Malraux) : c'est l'intuition de Malraux qui s'accomplit. Plus la machine cartographie le visible, par elle et ses instruments, et rationalise le monde, plus elle nous pousse à nous tourner vers l'invisible, pour nous et pour elle. Une intériorité qui s'enracine d'abord dans la vulnérabilité et la vitalité de notre condition corporelle et de notre intelligence animale : beau paradoxe...

Le pari pascalien de l'ère numérique

C'est ici que, humains d'un monde devenu numérique, nous pouvons reprendre le pari de Pascal.

  • Si nous parions sur la seule toute-puissance de l'IA et de l'efficacité technique, en nous abandonnant au flux de l'intelligence accélérée et désincarnée, nous perdons notre humanité. Nous risquons de nous dissoudre dans une rationalité froide, réduits à de simples flux de données, coupés de la sensation, du toucher et du vivant.
  • Si, au contraire, nous parions que la machine peut prendre en charge la complication du calcul pour nous rendre la complexité et le temps de vivre, alors nous gagnons l'infini de la conscience. En externalisant le savoir dans le silicium et en plongeant nos racines dans notre chair, nous transformons l'artifice en un tremplin initiatique : la technologie numérique nous pousse à réintégrer le mystère de la vie, à habiter le monde par notre présence, et à faire en sorte que le XXIe siècle soit enfin spirituel.

La boucle est bouclée : ce n'est qu'en revenant à la fragilité et à la force de notre corps que nous pourrons traverser l'ère de l'intelligence accélérée sans y perdre notre âme.

Éloigné depuis vingt ans de l'esclavage salarié, le sevrage corporel d'un barbiturique pris depuis trente ans suite aux « dégâts du progrès managérial », m'a offert la chance de retrouver le contact avec mon corps.

En voici le récit et les réflexions qu'il a engendrées.

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