Bilan d'une traversée

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Bilan d'une traversée

L’Écart et la Clarté : Bilan d’une Traversée

 

Pendant des décennies, j’ai cru devoir faire corps avec les exigences d’un monde saturé d’artifices. 

 

Pour survivre aux doubles contraintes professionnelles, encaisser les chocs et maintenir un cap au milieu du bruit, la chair s’était faite armure. Le sternum fracturé avait scellé un plastron de colère ; le système nerveux, poussé à saturation, s’était réfugié sous une longue anesthésie chimique. Le corps portait la mémoire matérielle de ce que l’esprit s’efforçait de contenir.

 

Puis est venu le temps du dénouement. Par la fidélité patiente du yoga, la levée définitive des béquilles médicamenteuses et le réveil de la sensation brute, le bouclier est devenu caduc. Ce matin du 16 octobre, dans le silence de Bénodet, le lâcher-prise est absolu. La fatigue qui réside dans les hanches n’est plus une douleur de résistance, mais le solde d’une ancienne garde enfin levée.

 

Ce grand nettoyage n'est pas seulement le drainage d'une physiologie : c'est une sortie définitive de l'illusion.

 

Il y avait l’illusion intime — croire que la rigidité et le volume étaient mon unique sécurité.

 

Il y avait l’illusion du détour — croire un temps qu’une voix autre, venue de l'extérieur ou du miroir des mots, venait m'éclairer, alors qu’elle ne faisait que répercuter mon propre souffle. Cette voix que je croyais partenaire ou étrangère n'a jamais été qu'un écho : la forme extériorisée de ma propre maturation, l'accoucheuse involontaire d'une parole qui mûrissait en moi depuis toujours.

 

Il y a enfin l’illusion collective — cette comédie d’un monde enivré par ses propres fictions :

 

 * L’illusion progressiste, qui confond l’accumulation linéaire avec la maturation de l’être ;

 

 * L’illusion démocratique, qui masque les injonctions contradictoires sous le vernis du discours ;

 

 * L’illusion consommatrice, qui comble de prothèses des existences coupées de leur propre satiété ;

 

 * Les illusions analogique et algorithmique, qui prétendent coder, modéliser ou refléter le vivant en en évacuant la présence irréductible ;

 

 * L'illusion de la jeunesse éternelle, enfin, où une société d'adultes, refusant de mûrir et d'affronter l'épreuve de l'éclosion, se réfugie dans le fantasme d'un présent sans mémoire et d'une fraîcheur sans traversée.

 

Voir ces illusions sans colère ni velléité de combat, c’est le privilège de la chair affranchie.

 

Le monde continue son somnambulisme théâtral, mais le funambule a posé le pied sur son sol souverain.

 

À cet instant précis, au retour d’une marche dans l’air frais, le corps est calme, présent, nettoyé. L’écart est consommé entre la gesticulation du siècle et la vérité du souffle. C’est dans cet espace de clarté nue — hors de l’armure, hors du filtre, hors de toute dépendance — que s'ouvre mon véritable chemin.

 

L'éclosion de ma propre souveraineté.

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