Repenser la condition humaine

Publié le par Thierry Ternisien d'Ouville

Repenser la condition humaine

Repenser la condition humaine : pour un bloc unique de l’existence

 

Le capital ne segmente jamais ses combats. Du coût de la main-d’œuvre aux choix technologiques, de la fiscalité aux marchés financiers, il pilote l’économie comme un tout cohérent. 

Face à cette vision systémique, le monde du travail et de la jeunesse est resté trop longtemps prisonnier d’une fragmentation stérile : d’un côté la formation, de l’autre la production, enfin la retraite. L’existence humaine a été découpée en tranches étanches — apprendre, produire, puis consommer sa fin de vie — afin de réduire chaque étape à une simple fonction dans le grand cycle de la nécessité économique.

 

Il est urgent de briser ce cloisonnement. Contre le saucissonnage de la vie, nous devons imposer une notion salvatrice et féconde : le bloc unique de l’existence, qui relie indissociablement l’éducation, le salaire et la retraite.

 

1. L’éducation, le salaire, la retraite : une seule et même temporalité

 

Qu’est-ce que l’école, sinon le lieu où se forge la force de travail de demain, mais surtout où s’émancipe le citoyen et où se transmet un patrimoine intellectuel commun ? Qu’est-ce qu’un salaire, sinon la reconnaissance immédiate de la valeur du travail vivant ? Et qu’est-ce qu’une pension, sinon ce même salaire, conservé, socialisé et différé pour garantir la continuité de la dignité lorsque l’activité cesse ?

Il n’y a pas, d'un côté, un « coût » éducatif, de l'autre, une économie des actifs, et enfin une charge d'assistance pour les retraités. Il n’y a que le revenu du travail humain, fragmenté artificiellement par la logique marchande pour mieux diviser ceux qui le créent.

Rogner sur les budgets scolaires, détériorer les conditions d’apprentissage ou marchandiser l’enseignement, c’est affaiblir dès l’amont la capacité future de la société à produire du sens et de la valeur. Laisser compresser la part du travail dans la valeur ajoutée, c’est assécher à la source le financement de la protection sociale. Accepter de dissocier ces combats, c’est mener la bataille les mains liées.

 

2. La chaîne continue de la valeur humaine

 

En connectant l’éducation, le salaire direct et la retraite, se dessine une fresque politique continue et implacable :

 * L’amont (L’Éducation et la Jeunesse) : Le temps de la formation, de l’émancipation et de l’appropriation des savoirs. Ce temps doit être pleinement protégé, financé et affranchi de la logique marchande. Lorsque les lycéens se mobilisent pour défendre leurs établissements ou refuser la transformation de l'école en simple réservoir de main-d’œuvre précaire, ils ne font pas qu’interrompre un cours : ils défendent déjà la valeur du travail et l’exercice d’une intelligence collective.

 * Le présent (Le Salaire Direct) : Le temps de la création de valeur et de l’exercice du métier, où le rapport de force doit s'imposer sur le partage des gains de productivité face au capital.

 * L’aval (La Retraite / Le Salaire Différé) : Le temps de la maturité et de la liberté souveraine, où le travail accumulé et la qualification reconnue garantissent un repos pleinement sécurisé, hors de la tutelle du marché.

 

La précarité imposée aux lycéens d’aujourd’hui prépare la modération salariale de demain, qui elle-même garantit la paupérisation des retraités d’après-demain. C’est la même chaîne d'exploitation que le capital applique en continu, en masquant sa continuité derrière des « crises » sectorielles artificiellement séparées.

 

3. Au-delà du cycle de la nécessité

 

Cette unification dépasse la seule stratégie syndicale ou budgétaire : elle touche au cœur de la condition humaine. En réduisant chaque étape de la vie à une fonction productive ou reproductive, la modernité capitaliste a fait triompher la logique du travail au sens le plus étroit — celle de l'animal laborans, enfermé dans une activité cyclique, répétitive, asservie aux nécessités biologiques et à la consommation.

Tout devient dès lors processus, flux et optimisation. L’être humain n’apparaît plus comme l’artisan d’un monde durable ni comme l'acteur capable d’initiative et de parole publique, mais comme un rouage interchangeable dont l’existence entière est mise au service du métabolisme économique.

Penser le bloc unique de l’existence, c’est refuser cette mutilation. C’est réinstaurer un monde commun qui relie les générations au lieu de les opposer. L’éducation y redevient la transmission vivante d’un héritage qui nous précède et nous dépasse ; le salaire y devient l'instrument de la souveraineté du travailleur ; la retraite s’y affirme comme le temps d’une existence libérée de l’injonction de produire.

 

4. Reprendre le contrôle de la trajectoire humaine

 

Briser la vision sectorielle, c’est rappeler que la richesse sociale appartient à ceux qui la créent, du premier jour de formation au dernier jour de repos mérité. En unissant l’éducation, le travail et la retraite dans une même grille de lecture, le monde du travail et de la jeunesse se dote enfin d'un front total.

 

Mais ce front n'est pas seulement défensif. 

 

Au-delà du partage de la valeur, il s'agit de reconquérir la possibilité d'une vie qui ne soit pas entièrement dévorée par le cycle de la nécessité. Préserver un monde habitable, fonder une pluralité d’acteurs capables de pensée, de parole et d’action : voilà ce qui se joue dans le refus de la fragmentation.

 

Le travail humain, de la première étincelle intellectuelle jusqu’à la pleine liberté retrouvée, forme un tout indissociable. Affirmer le bloc unique de l’existence, c'est refuser qu'on découpe nos vies et remettre le vivant au centre de la cité.

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